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Interprétation des phénomènes de suggestion.
Le règne des perceptions.
Un médecin du 18' siècle, précurseur à
certains points de vue de Maine de Biran, Rey Régis, disait déjà que le
mouvement des membres peut être déterminé par trois choses : par la
volonté, par la pensée, par la
passion. « Cette doctrine d'une détermination immédiate de la faculté
motrice par la pensée sans l'intermédiaire de la volonté est une de celles par
lesquelles Rey Régis se distingue de Maine de Biran et va rejoindre la
psychologie anglaise de nos jours » [304], « Penser, disait en effet Bain [305], c'est se retenir de parler et d'agir ». Cela est juste pour
nous qui pouvons nous retenir, mais, pour les individus que nous décrivons,
penser c'est parler et agir. Jamais on ne peut étudier plus facilement cette
action de la pensée sur le mouvement qu'en regardant agir tantôt sous une
influence suggestive, tantôt par eux-mêmes, ces individus dont la
conscience est rétrécie et qui ont par conséquent des anesthésies nombreuses et
des amnésies consécutives.
Quand le champ de la conscience est aussi restreint
que possible et ne renferme plus qu'un seul phénomène à la fois,
ce fait se présente sous forme de sensation ou d'image, et, en étudiant les
actions des individus cataleptiques, nous ne pouvions voir que l'automatisme
des images. Mais dès que le champ de la conscience est un peu plus
étendu, chaque sensation ne reste plus isolée, elle est accompagnée de nombreuses
images accessoires et interprétatives qui permettent la formation de l'idée du
moi, de l'idée du monde extérieur et du langage; en un mot les
phénomènes se présentent sous forme de perception, et, en regardant agir des individus de ce genre, nous
pouvons nous rendre compte de l'automatisme
des perceptions.
Une perception, comme une émotion, mais avec un degré
de complexité bien plus grand, est une synthèse, une réunion d'un
très grand nombre d'images. Ces systèmes ont été organisés
autrefois quand chacun de nous a compris,
pour la première fois, la situation d'un objet, l'utilité d'un
instrument, ou le sens d'une parole. Nous savons déjà, par nos études
sur les émotions et sur les mémoires, que de pareils systèmes sont
durables et tendent à se conserver le plus longtemps possible. Ici,
comme précédemment, un des termes du groupe étant donné évoque tous les
autres. Aussi, sans revenir sur les études précédentes, il suffit de montrer:
lº comment cet automtisme des perceptions ressemble au mécanisme des
sensations et des émotions, et 2'ºpar quels traits, grâce à sa
complexité plus grande, il en diffère.
lº Cet automatisme nouveau est, sur certains
points, identique au premier et simplement plus compliqué Quand un esprit de ce
genre entend cette phrase : « Fais le tour de la chambre », il
est capable de la comprendre, c'est-à-dire qu'il aura à ce propos
dans la conscience des images (musculaires ou visuelles suivant les cas) du
mouvement de ses jambes, des images visuelles de l'aspect de la chambre au
moment où il part, puis d'autres images motrices et d'autres images visuelles
d'un aspect nouveau de la salle, et ainsi une longue suite de représentations
variées jusqu'à une dernière qui reproduira le premier aspect de
la salle. Mais il s'arrête là, le champ de la conscience est trop
petit pour recevoir d'autres images ; le sujet n'entendra pas les
moqueries sur son passage, ne verra pas les personnes présentes, et par
conséquent ne se souviendra pas des raisons qui rendent son acte ridicule ou
inutile. Il ne fera point de jugements qui demandent la comparaison de
plusieurs perceptions, ou du moins n'en fera que de très simples entre
les deux ou trois perceptions, de ses membres, des aspects de la salle qu'il
peut avoir simultanément, et ne pourra parler que pour dire : « Je
fais le tour de la salle. » Mais nous avons admis que des images se
présentant dans des conditions semblables, sans rencontrer de contradiction ni
de rectification, non seulement étaient associées à un mouvement réel,
mais étaient elles-mêmes, à un autre point de vue, un mouvement
véritable. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que cette personne,
pensant ce que nous avons dit, marche réellement et fasse sous nos yeux le tour
de la chambre.
Le développement automatique des perceptions
amène un phénomène nouveau, celui de l'hallucination, qui semble
demander une explication particulière. Le phénomène produit
semble être en effet quelque chose de différent, se passer dans l'esprit,
au lieu de se manifester par un mouvement du corps. En réalité, cette
différence n'est, comme nous l'avons vu, que très superficielle ;
car, dans tout acte suggéré, il y avait déjà une hallucination, et toute
hallucination suggérée est, en quelque façon, un acte. un mouvement du corps
que l'on commande. Mais, pourra-t-on dire, l'hallucination présente un
caractère nouveau et essentiel ; au lieu de rester interne, de
paraître au sujet subjective comme l'image d'un mouvement, elle paraît
appartenir au monde extérieur et devenir objective. D'abord cette différence
n'est pas absolue : Rose qui, sur l'ordre de remuer sa jambe, la voit en
l'air, a bien une image objective à propos d'un acte ; Léonie, qui
sent une douleur vague, ou le chaud ou le froid, a bien des images subjectives
quoique hallucinatoires. Nous pourrions dire que la notion d'objectivité se
joint à l'hallucination quand celle-ci est suffisamment complexe ;
car, ainsi qu'on l'a très bien expliqué, c'est du degré de complexité
que dépend notre distinction entre les images internes et les perceptions
objectives. « Nos représentations ordinaires nous paraissent internes
parce qu'elles sont beaucoup moins complexes que les perceptions réelles [306]. » Les sujets que nous étudions ayant, grâce au développement
automatique des images, des représentations très complexes, doivent les
confondre avec les objets extérieurs. Le plus souvent, d'ailleurs, la question
est beaucoup plus simple ; car l'hallucination, associée d'une
manière indissoluble avec une perception réelle, prend naturellement la
même apparence et la même nature. Quand Marie voit un oiseau perché
sur l'appui de la fenêtre, elle ne peut croire que l'oiseau soit en elle
et l'appui de la fenêtre, à l'extérieur. Il n'y a donc pas
là de problème nouveau. Sans aucun doute, les hallucinations
provoquées par suggestion soulèvent bien des problèmes particuliers
et intéressants, et d'ailleurs elles ont déjà été étudiées à part
dans des travaux remarquables. Mais quand on considère d'une
manière générale l'automatisme de l'esprit, on ne voit pas de raison
pour séparer l'hallucination suggérée et l'acte suggéré.
Quant aux suggestions plus compliquées, aux
hallucinations avec point de repère, aux changements de personnalité, on
comprend qu'elles soient la conséquence de perceptions plus complexes. Dans
l'esprit du sujet, s'est formé autrefois une certaine idée d'une princesse ou
d'un archevêque ; évoquée par un mot, puis livrée à
elle-même, cette idée subsiste et nous montre, sous forme d'actes et
d'hallucinations, les éléments qu'elle renferme, car, dans cet esprit
restreint, aucune perception ne se forme en ce moment pour faire obstacle
à l'idée suggérée.
2º Ces caractères ressemblent fort
à ceux que présentait déjà l'automatisme des, images isolées
pendant la catalepsie. Voyons maintenant les traits nouveaux qui appartiennent
en propre à l'automatisme des perceptions. Les actes que nous étudions
maintenant sont, à bien des points de vue, supérieurs aux attitudes
cataleptiques par leur nombre, leurs variétés, leur adaptation aux
circonstances et même quelquefois leur indépendance.
La conscience étant, pendant la catalepsie, trop
restreinte pour permettre l'intelligence des signes et du langage, les actes
ne peuvent être provoqués que par les émotions en assez petit nombre
qu'il est possible de faire naître. Parmi ces émotions, celles-là
seulement se développent et provoquent des actes associés qui font partie d'un
système, d'un ensemble déjà fréquemment réalisé : la
scène de la colère, la scène religieuse de la communion,
le salut, etc., voilà à quoi se réduisent les actions complexes
de Léonie pendant la catalepsie. Cela ne peut se comparer avec la diversité
infinie des actes et des hallucinations que la parole peut provoquer chez les
sujets simplement suggestibles. Les actes cataleptiques sont parfaits, sans
hésitation, sans un signe qui ne concoure à l'expression générale ;
les actes suggérés sont moins parfaits, et jamais les expressions de la
physionomie n'acquièrent la même unité ni la même intensité.
Les premiers sont encore invariables, comme nous
l'avons montré ailleurs ; les suggestions ne sont pas toujours exécutées
de la même manière. C'est qu'en effet les premiers ne s'adaptent
point aux circonstances et se déroulent sans souci des obstacles, ou
s'arrêtent quand l'obstacle est insurmontable. Insistons sur ce dernier
point : Léonie, quand elle joue la scène de la communion, parcourt
quelques mètres en avant et un peu à droite. Si l'espace lui
manque, si elle se heurte à un mur, elle ne songe pas à obliquer
légèrement, elle s'arrête contre ce mur, la tête baissée et
les mains jointes, appuyant sur la muraille jusqu'à la fin de la catalepsie.
Une de ces personnes dont nous parlons maintenant agit tout différemment. Si
j'ai dit à Marie de marcher, d'aller à un endroit désigné, elle
ne s'arrête pas devant les murs, sait trouver les portes et éviter les
obstacles. Elle change et elle corrige son acte suivant les circonstances. Je
lui ai dit un jour de balayer la pièce, elle se dirige vers un coin
où elle comptait trouver un balai, mais ne le trouvant pas et sans
attendre que j'ajoute rien, elle va à un autre endroit où elle le
trouve et se met alors à balayer. Lucie, quand je lui commande d'écrire,
prend un crayon si elle est dans son lit, et va chercher une plume et de
l'encre si elle est levée. Enfin la cataleptique ne voit rien, n'entend rien en
dehors de l'acte par lequel sa très petite conscience est occupée tout
entière ; la somnambule qui exécute une suggestion est aussi
très distraite et insensible à bien des impressions ; mais
elle peut, dans une certaine mesure, entendre quelques paroles, voir quelques objets
qui s'accordent assez bien avec sa perception dominante, et s'adapter un peu
à ces impressions nouvelles.
Cette différence se comprend ; elle correspond
à celle qui existe entre une sensation et une perception, l'une
invariable, parce qu'elle est unique et ne peut exister que d'une seule
manière et n'amener qu'une série d'images ayant les mêmes
caractères ; l'autre variable, parce qu'elle contient des éléments
multiples qui peuvent changer en partie suivant les circonstances sans que la
perception d'ensemble disparaisse. Si j'osais faire une semblable comparaison,
je dirais que les cataleptiques ressemblent à des canards sans cerveau
que M. Ch. Richet a eu l'obligeance de me montrer dans son laboratoire. Au
premier abord, les canards sans cerveau ne se distinguaient pas des autres, ils
fuyaient en criant et en écartant les ailes comme leurs camarades ; mais
quand toute la bande était arrivée contre un mur, leur infériorité
éclatait ; tandis que les canards au cerveau intact se dispersaient
à droite et à gauche, les canards sans cerveau se heurtaient du
bec contre la muraille et ne bougeaient plus. Cette comparaison peut sembler
dangereuse, car elle semble avoir pour conséquence le rapprochement des actes
opérés par suggestion des actes exécutés par les canards intacts,
c'est-à-dire de la conduite des bêtes. Cette assimilation ne me
paraît pas trop absurde, car les animaux intelligents se conduisent eux aussi
d'après des perceptions complexes qui leur permettent de varier leurs
actes et de les adapter dans une certaine mesure aux circonstances.
Une autre différence se rattache à la
précédente. La cataleptique exécute peu d'actes, ne les modifie jamais, mais
elle ne résiste jamais ; son esprit réduit à un seul fait ne permet
pas l'opposition des éléments ; la perception plus étendue des suggestibles
permet la résistance. Non pas que le sujet puisse résister librement et par un
acte de volonté, il n'en possède en réalité aucune ; mais, parmi
les éléments constitutifs d'une perception ou parmi les images qu'elle évoque,
il peut s'en rencontrer d'opposés, ou mieux, il peut se rencontrer des images
qui font partie d'une autre perception, d'une autre synthèse opposée
à la première et qui la réveillent. Si je dis à Léonie de
s'agenouiller, elle ne le fait pas, c'est que son premier magnétiseur la
faisait agenouiller pour la punir et elle s'écrie. « Mais je n'ai rien
fait de mal, je ne veux pas être punie. » J'ai voulu une fois (il
est vrai que l'idée était malheureuse) la transformer en son propre mari pour
voir comment elle jouerait le rôle d'une personne qu'elle déteste.
L'hallucination ne fit que commencer, elle se vit un instant avec un costume
d'homme ; mais alors elle frappait sur elle-même avec indignation en
repoussant ce costume ; les images opposées étaient plus nombreuses que
les images suggérées. Un autre jour, je veux lui suggérer de voler des billets
dans un coffre-fort, elle s'arrête épouvantée avant de faire l'acte. Je
commande à Lucie de faire sa prière, elle répond par des gestes
irrévérencieux et par des railleries contre la religion. L'idée de
prière a éveillé ce qu'elle contenait dans l'esprit du sujet,
c'est-à-dire des images tout à fait opposées à sa
réalisation. Plus la conscience du sujet s'élargit, plus la renaissance de ces
idées devient probable et moins la puissance de la suggestion est considérable.
Cependant, chez les sujets que nous avons étudiés,
dont le champ de la conscience est toujours très restreint, cette
résistance est assez rare et ne me paraît pas constituer une véritable liberté.
C'est simplement une image qui s'oppose à une autre et dont le pouvoir
moteur fait équilibre à celui de la première. C'est alors que
l'esprit ressemble à une balance qui oscille et penche du côté du poids
le plus fort. Mais rien n'a été changé au mécanisme de l'action et de la
croyance qui sont toujours uniquement déterminées par des perceptions. Comme la
catalepsie était toute entière le règne des sensations et des
émotions, les états que nous avons étudiés sont le règne de la
perception.
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