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L'amnésie et la
distraction
C'est la théorie exprimée déjà à
plusieurs reprises par M. Richet qui nous paraît avoir le plus de vraisemblance
et à laquelle nos propres expériences nous poussent à nous
rallier. Lorsqu'il exposait quelques exemples de ces changements si curieux de
la personnalité par suggestion, M. Richet disait qu'il y avait là deux
phénomènes essentiels : d'abord une amnésie de toutes les notions
qui constituaient la personnalité ancienne, puis la formation d'une nouvelle
idée de la personnalité : « elles ont d'abord perdu la notion de leur
ancienne existence, puisqu'elles vivent, parlent, pensent absolument comme le
type qu'on leur a présenté [289]. » Plus tard, reprenant d'une manière plus générale la
même question, il disait que la suggestibilité ou l'abolition de la
volonté personnelle s'expliquerait sans doute par une sorte d'amnésie.
« Pour arrêter une pensée, il en faut une autre qui y mette
obstacle ; pour entraver un sentiment, un autre plus fort doit prendre
naissance. On peut supposer que c'est la
mémoire simultanée de deux sentiments ou de deux pensées qui fait défaut [290]. » La supposition me semble rester encore vraie malgré toutes les
observations nouvelles.
Il est facile en effet de remarquer qu'au moment
où les sujets s'abandonnent à une suggestion, ils ont tout oublié
et ne peuvent rappeler aucun souvenir opposé à l'idée qui envahit leur
conscience. Quand Be... me voit entrer par la fenêtre, elle oublie que la
fenêtre est fermée, que les rideaux sont tirés, qu'on ne peut les ouvrir
du dehors, etc. Quand Blanche voit l'éléphant dont je lui parle, elle oublie
que nous sommes dans un cabinet de travail, que la porte d'entrée est petite,
qu'il y a un escalier, un couloir par où les éléphants ne passent
guère, etc. Quand Rose monte avec moi au sommet de la tour Eiffel, elle
oublie que la tour n'est pas achevée, ce qu'elle vient de dire l'instant
précédent. Inversement, quand les sujets ne sont plus suggestibles, ils présentent,
comme premier caractère, un retour frappant de ces souvenirs antagonistes.
On se souvient de ce mot de Lucie que j'ai cité quand, dans son second
somnambulisme, elle se rit des suggestions : « Vous me croyez donc
bien bête pour vous figurer que je vais voir un oiseau dans ma chambre. » Elle se souvient
donc qu'elle est dans sa chambre, que les oiseaux n'y entrent pas, etc. Enfin
nous pouvons artificiellement faire une dernière vérification : en
fournissant nous-même au sujet ces souvenirs qu'il a perdus, nous
arrêterons une suggestion qui, sans cette précaution, allait se
réaliser. Blanche, sur mon ordre, tire la langue ; je lui fais remarquer
qu'elle est devant son père, elle cesse de suite ce mouvement. Elle me
fait un pied de nez, je lui dis que ce n'est pas convenable, et voici la main
qui baisse. Mais il faut que ces images antagonistes soient fournies
quelquefois en assez grand nombre et surtout dès le début de la
suggestion afin de pouvoir l'arrêter. Ces différentes constatations
prouvent bien qu'une amnésie considérable
accompagne toujours les actes accomplis par suggestion.
Ainsi l'amnésie serait la cause principale de la
suggestion, comme elle est la raison essentielle du somnambulisme, tellement
la mémoire joue un grand rôle dans notre vie psychique. Seulement l'amnésie,
comme la mémoire elle-même, ne peut pas être un phénomène
primitif ; nous l'avons déjà remarqué à propos des
variations de la mémoire pendant les divers états somnambuliques, que nous
devons encore y revenir maintenant. De même que la mémoire dépend de la
sensation, l'amnésie dépend de l'anesthésie, et c'est parce qu'une personne
n'est plus capable de sentir une certaine sensation qu'elle n'en retrouve plus
l'image. Si nos sujets ont des pertes de mémoire au moment où ils exécutent
une suggestion, ils doivent avoir des anesthésies correspondantes.
Pour certains d'entre eux, le fait semble assez facile
à vérifier, car ils présentent constamment des anesthésies considérables
et bien connues. Je ne crois donc pas m'avancer beaucoup, en tout cas, je
résume mes propres observations en disant que les personnes nettement
suggestibles, au moins de la façon que nous étudions maintenant, ont pour la
plupart de sérieuses anesthésies. Les alcooliques ont la plus grande partie de
la surface cutanée insensible ; les somnambules naturels de M. Mesnet
avaient perdu plusieurs sens ; les hystériques que j'ai étudiées avaient
des lacunes graves dans leur sensibilité. D'autre part, la guérison de leur
maladie est surtout caractérisée par le retour des sensations perdues, et,
à ce premier point de vue, on pourrait dire assez facilement que la suggestion est liée à l'anesthésie
qui enlève au sujet non seulement des sensations
particulières, mais encore tous les souvenirs qui sont exprimés par des
images du même genre.
Cependant la démonstration ainsi faite serait tout
à fait insuffisante : d'un côté, en effet, il y a des personnes
très suggestibles qui ont à peine ou même qui n'ont
absolument pas d'anesthésie hystérique. Be... serait un excellent exemple de
cette catégorie ; suggestible au degré que j'ai indiqué, elle a, quand on
les examine, toutes les sensibilités intactes. D'autre part, l'anesthésie
hystérique constante n'explique pas bien le genre d'amnésie qui accompagne et
produit la suggestibilité. La perte du sens tactile ou du sens des couleurs
amène l'oubli constant d'une certaine catégorie générale de souvenirs
liés aux sensations tactiles ou colorées, mais n'explique pas la perte
particulière et momentanée de tel souvenir particulier qui peut être
exprimé par diverses images. Ainsi, quand je dis à Léonie qu'elle est
une princesse, elle oublie d'abord qu'elle est une paysanne : c'est la
condition nécessaire pour que l'hallucination se développe. C'est
incontestable ; mais l'anesthésie de Léonie n'explique pas qu'elle oublie
maintenant sa qualité de paysanne dont elle avait le souvenir il y a un
instant, alors que son insensibilité était la même.
Il faut reconnaître, ici encore, l'existence d'une
seconde espèce d'anesthésie moins connue, mais dont l'importance
psychologique est très grande. Un individu qui a une sensibilité normale
est capable non seulement d'exercer tous ses sens successivement, mais, en
outre, dans une certaine mesure, d'apprécier diverses sensations simultanément.
Placé dans une réunion de plusieurs personnes, il peut suivre une conversation
particulière, et entendre cependant une question qu'on lui adresse
derrière lui, voir une personne nouvelle qui entre et se retourner
à propos. Ce sont là des choses fort simples dont les personnes
au tempérament suggestible sont complètement incapables. Si elles
regardent une personne et lui parlent, elles n'entendent plus et même ne
voient plus les autres. Lucie avait, à ce propos, une conduite bien
singulière : dès qu'elle ne parlait plus directement
à une personne, elle cessait de pouvoir l'entendre. On pouvait se mettre
derrière elle, l'appeler, lui crier des injures aux oreilles *, sans qu'elle se retournât ; on pouvait se mettre sous ses
yeux, lui montrer des objets, la toucher, etc., sans qu'elle s'en
aperçût. Que Léonie tricote ou qu'elle écrive, c'est toujours avec la
même tension d'esprit apparente ; on peut ouvrir la porte, lui
toucher les bras ou la figure, lui parler sans qu'elle s'en aperçoive. Chose
plus singulière, elle a sous les seins et sur l'ongle du pouce des
points hyperesthésiés et hystérogènes dont le simple frôlement provoque
des cris de douleur et même des convulsions. Quand elle est ainsi occupée
par un travail ou par une simple conversation, je puis frapper sur sa poitrine
ou sur son pouce sans qu'elle dise mot. Une anesthésie de ce genre a été bien
souvent signalée pendant le somnambulisme. Tel somnambule n'entend que la voix
de son magnétiseur et n'entend pas la voix des autres personnes ; tel
autre ne voit que la lumière qu'il allume et non celle que d'autres
peuvent avoir allumée. Nous aurons à revenir, sinon sur l'explication,
au moins sur la description de ces faits ** ; contentons-nous de remarquer maintenant que cette anesthésie
n'est pas particulière au somnambulisme électif, elle existe à un
haut degré chez tous les individus qui sont suggestibles. C'est un état exagéré
de distraction, qui n'est pas
momentané et ne résulte pas d'une attention volontaire dirigée uniquement dans
un sens ; c'est un état de distraction
naturelle et perpétuelle qui empêche ces personnes d'apprécier aucune
autre sensation en dehors de celle qui occupe actuellement leur esprit. Remarquons,
enfin, que, lorsque ces individus, dans diverses circonstances maintenant
connues, cessent d'être suggestibles, cette distraction disparaît et nous
pourrons dire qu'elle joue un grand rôle dans tous les phénomènes que
nous étudions.
En effet, cette anesthésie par distraction entraîne
avec elle une amnésie particulière qui est précisément celle dont nous
avons besoin pour comprendre la suggestion. Voici un exemple instructif :
Lucie, qui cesse d'entendre et de voir les gens dès qu'elle ne leur
parle plus, oublie également leur présence, ainsi qu'on peut le voir par
différents traits de sa conduite. Elle se figure que les gens sont sortis
dès qu'elle cesse de leur parler, et, quand on la force à faire
de nouveau attention à eux, elle dit : « Tiens, vous
êtes donc rentré ? » Ce qui est plus frappant, c'est qu'elle ne
tient plus compte de leur présence, dit tout haut ses secrets sans être
retenue par la pensée de la présence de ces personnes. Léonie est de
même, pendant son somnambulisme au moins, car elle n'est pas, comme
Lucie, suggestible consciemment à l'état de veille. Elle commence par me
dire qu'elle ne veut causer qu'avec moi et qu'elle ne me quittera pas. Je la
fais causer avec une autre personne et je cesse de lui parler, alors elle
m'oublie complètement et, quand cette personne sort, elle veut la suivre
comme s'il n'y avait plus qu'elle au monde. Il n'est pas plus difficile de
comprendre maintenant pourquoi Léonie, quand je lui parle d'une princesse, a
oublié sa situation de paysanne ; elle est si distraite qu'elle cesse
à ce moment d'avoir la sensation de sa robe, de son tablier, de son bonnet,
les seules choses qui puissent lui rappeler actuellement sa vie antérieure. La
même distraction explique que Marie, ne voyant plus la chambre, les murs,
le parquet, oublie que nous sommes dans une chambre d'hôpital et que personne
n'a apporté de bouquet. De même que l'anesthésie tactile générale
enlève tous les souvenirs liés au sens tactile, de même cette
anesthésie, variable et momentanée pour certains objets que cause la
distraction, enlève momentanément tous les souvenirs qui sont liés
à la sensation de ces objets.
Puisque, dans les phénomènes étudiés
jusqu'à présent, cette anesthésie et cette amnésie causées par la
distraction ne portent que sur les images opposées à l'acte suggéré,
elles laissent subsister isolée et par conséquent plus développée la conscience
de cet acte lui-même. On sait les sottises que nous pouvons commettre
dans un instant de distraction ; eh bien, si l'on tient compte des
conditions de sa production, un acte suggéré qu'exécute le sujet est l'idéal
de la distraction.
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