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Diverses théories psychologiques
sur la suggestion
Les anciens magnétiseurs expliquaient la soumission de
la somnambule à celui qui l'avait endormie par le mélange des fluides
nerveux ; quelques médecins et même quelques philosophes
d'aujourd'hui n'hésitent pas à expliquer dans tous ses détails la
physiologie des centres nerveux pendant l'hypnose. J'admire ce courage, car je
ne me sens pas capable de l'imiter et je m'en tiendrai aux études uniquement
psychologiques qui ont été faites sur ce curieux phénomène.
Toutes ces suppositions psychologiques présentent un
caractère bien net, elles sont très peu différentes et convergent
évidemment les unes vers les autres. C'est là une preuve de leur vérité,
et, sans prétendre les changer complètement, nous essaye rons seulement
de restreindre quelques exagérations et de préciser des doctrines qui appartiennent
à tous. Une explication scientifique ne peut jamais être
complète ; elle consiste simplement à rattacher un
phénomène à un autre et à changer les termes d'un
problème. De quel autre phénomène dépend la docilité aux
suggestions ? voilà tout ce que nous devons chercher, et nous
devons faire cette recherche par les méthodes ordinaires, en observant les
faits psychologiques qui accompagnent le phénomène de la suggestion, qui
disparaissent avec lui et qui restent toujours proportionnels à la
puissance de la suggestion elle-même.
1ºLa suggestion considérée comme un fait psychologique normal.
- Plusieurs auteurs ont essayé d'assimiler les phénomènes produits
par la suggestion à ceux qui se passent normalement chez des hommes bien
portants. M. Bernheim accumule, dans un chapitre très curieux, toutes
les actions automatiques qui ont lieu pendant la vie normale, afin de nous
conduire comme par une gradation insensible jusqu'aux phénomènes de la
suggestion. M. Paul Janet recommande une méthode de ce genre et compare les
actes suggérés au fou rire, au bâillement qui se communique de l'un à
l'autre, et à d'autres faits identiques, afin d'en diminuer, dit-il, le
caractère merveilleux.
Il y a, sans aucun doute, dans ces comparaisons, une
grande vérité à laquelle nous avons déjà fait allusion, c'est
qu'aucun fait ne peut être absolument et complètement anormal et
que, par certains côtés, il n'est toujours que le développement d'un fait
régulier. Mais c'est là une proposition qu'il ne faut pas exagérer,
à moins de s'exposer à confondre toute espèce de maladie
avec la santé la plus parfaite. Sans parler de quelques différences accessoires
qui me paraissent exister et rendre les phénomènes automatiques normaux
moins conscients que ceux produits par la suggestion, je vois, entre les deux
groupes de faits, une différence si énorme dans l'importance et dans la
complexité qu'elle ne me semble pas pouvoir être effacée. Les auteurs qui
recherchent attentivement ces faits dans la vie normale citent toujours la
marche au pas, la rougeur des timides, le fou rire des jeunes filles et le
bâillement contagieux : mais il y a un abîme entre ces faits, tout réels
qu'ils soient, et les hallucinations complexes ou les changements de
personnalité par suggestion. En un mot, si je dis tranquillement à mon
voisin d'aller me chercher au fond de la salle un bouquet qui n'existe pas, il
se rira de moi. Si je le dis à Marie, elle court le chercher, le
rapporte et encore trouve qu'il sent bon. En quoi consiste la différence psychologique
qui existe entre ces deux personnes ? C'est là le problème
de la suggestion.
Cette doctrine, qui assimile trop le phénomène
de la suggestion à l'automatisme normal, présente un autre inconvénient
assez grave. Elle nous dispose à considérer la suggestion comme un fait
primitif existant naturellement, indépendant de tout autre phénomène et
capable au contraire d'expliquer tous les autres. Anesthésie, amnésie,
changement de personnalité, somnambulisme, etc., tout devient un résultat de la
suggestion. Quant à la suggestion elle-même qui explique tout, on
n'en cherche pas l'origine, car elle est un fait naturel donné.
Sans préciser les auteurs auxquels on attribue cette
doctrine et dont on a, je crois, exagéré les opinions, je ne puis pas partager
ni comprendre cette manière de voir. En fait, un individu normal n'est
pas suggestible ou il ne l'est qu'extrêmement peu pour deux ou trois
actes insignifiants . dire qu'on va l'endormir par suggestion et ensuite
profiter de son sommeil suggéré pour lui faire toutes les suggestions
possibles, c'est dire que l'on va par suggestion rendre suggestible un homme
qui ne l'est pas : c'est une chose que je ne puis admettre. La suggestion
ne peut ni se créer ni se détruire elle-même : pas plus qu'il n'est
logique de croire que l'on peut suggérer à un individu d'être
suggestible quand il ne l'est pas, on ne peut dire que l'on va suggérer
à un malade de ne plus être suggestible quand il l'est. C'est par
obéissance automatique qu'il fera semblant de vous désobéir ; il n'aura
pas reconquis le consentement volontaire, pas plus que le premier ne l'aura
perdu.
La suggestion est comme l'éducation, elle se sert de
dispositions antérieures, elle ne les crée pas ; de même qu'il y a
des animaux et même des hommes rebelles à l'éducation et qui ne peuvent
être transformés par elle, il y a des hommes, et c'est heureusement la
majorité, qui sont rebelles à la suggestion et qui ne la subissent
qu'après une modification accidentelle et étrangère de leur
organisme psychologique. « Cette prétention de tout expliquer par la
suggestion, disait Durand (de Gros) reprenant des idées qu'il avait
très bien exprimées dans son Cours
de braidisme, est évidemment excessive ; en effet, pour suggestionner
quelqu'un ne faut-il pas l'avoir rendu suggestionnable, c'est-à-dire
l'avoir disposé, soit à l'aide des passes mesmériques, soit au moyen du
procédé aspectif de Braid à subir l'influence de l'idée suggérée. Il y a
donc avant la suggestion et au-dessus d'elle, quelque chose qui n'est pas elle,
c'est l'opération magnétique ou braidique qui doit créer dans l'individu l'état
préalable de suggestionnabilité [258]. » Quoiqu'il y ait des réserves à faire à cette
opinion, qui semble rattacher uniquement la suggestion au somnambulisme, elle
nous paraît juste dans sa généralité : il y a lieu de chercher quel est
l'état, le caractère anormal dont dépendent les phénomènes que
nous avons énumérés.
2ºLa suggestion expliquée par l'état somnambulique. -
Le passage de Durand (de Gros) que nous venons de citer nous fait connaître
l'hypothèse la plus répandue d'après laquelle les
phénomènes de suggestion dépendraient de l'état somnambulique. D'un
côté, cet état serait uniquement défini par l'aptitude à recevoir des
suggestions, de l'autre, la suggestion aurait d'autant plus de pouvoir que le
somnambulisme serait plus profond. Le problème de la suggestion devrait
donc être ramené au problème du somnambulisme et l'explication de
celui-ci devrait s'appliquer aussi à celle-là. « Le fait
principal du somnambulisme, disait M. Richet, c'est de l'automatisme qui
revêt des formes différentes suivant les personnes et les procédés...
L'automatisme ou l'aboulie caractérisent le somnambulisme au point de vue
psychique comme au point de vue somatique [259]. » « Le somnambulisme, disait Despine, serait caractérisé
par l'activité automatique seule du cerveau pendant la paralysie de son
activité consciente qui manifeste le moi. » « Dans le somnambulisme,
disait Beaunis, l'automatisme est absolu et le sujet ne conserve de spontanéité
et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur. Il réalise
dans le sens strict l'idéal célèbre, il est comme le bâton dans la main
du voyageur. [260] » Enfin M. Bernheim, dont je ne voudrais pas forcer la pensée, car il
est un de ceux qui ont le plus insisté sur l'importance de la suggestion en
dehors du somnambulisme, semble aussi incliner vers cette opinion quand il
écrit à plusieurs reprises que « l'état hypnotique exagère
la suggestibilité normale [261] », que « dans le somnambulisme la suggestion atteint son
maximum d'effet [262]. » Sans doute, il y a dans cette hypothèse qui rattache
la suggestion à l'état de somnambulisme un certain degré de vérité qu'il
ne faut pas nier : la suggestibilité se rencontre fréquemment pendant le
sommeil hypnotique, surtout au début, et c'est même pendant cet état
qu'on l'a constatée et étudiée pour la première fois. Au point de vue
pratique, il est quelquefois utile d'hypnotiser une personne pour lui faire des
suggestions. Mais, au point de vue théorique, cette assimilation entre les deux
phénomènes me paraît présenter des inconvénients et amener à une
interprétation inexacte du somnambulisme. Nous avons expliqué cet état dans le
chapitre précédent sans nous préoccuper des phénomènes de suggestion, il
nous faut montrer maintenant qu'ils en sont réellement indépendants : la
suggestibilité Peut être très complète en dehors du
somnambulisme artificiel ; elle peut être totalement absente dans un
état somnambulisme complet ; en un mot, elle ne varie pas en même
temps et dans le même sens que cet état lui-même.
Le somnambulisme naturel présente déjà quelques
différences qui le séparent du somnambulisme hypnotique ; cependant on a
constaté dans cet état des phénomènes de suggestion extrêmement
nets. Les observations les plus décisives à ce point de vue sont celles
du Dr Mesnet. En plaçant divers objets entre les mains d'un individu pendant
ses crises de somnambulisme naturel, il lui suggérait l'idée de combattre
à coups de fusil, d'écrire une lettre ou de chanter dans un café
concert [263]. Dans une autre observation, il raconte qu'il pouvait parler
à une femme pendant une crise de somnambulisme naturel et qu'il lui dit
de faire vingt fois le tour du jardin ; elle répondit machinalement
« Oui » et partit comme lancée par un ressort [264]... On connaît aussi les effets de la suggestion sur les rêves des
personnes endormies, et les curieuses expériences de M. Maury [265]. Mais ces états sont considérés ordinairement comme tout à
fait identiques au sommeil hypnotique, et l'existence des suggestions pendant
le rêve ne parait pas quelque chose de nouveau. Cela n'est pas absolument
juste, car il y a des différences très notables entre le rêve et
le somnambulisme, et je ne puis vraiment pas comprendre cette habitude de
plusieurs auteurs d'assimiler l'état d'un sujet hypnotisé avec le sommeil
véritable. Si on prétend que Lucie dort quand elle fait tout son tapage, autant
dire que nous dormons tout le temps, car nous ne sommes jamais plus éveillés.
Mais il est facile de constater la suggestibilité dans des états tout différents.
Nous la rencontrerons en particulier dans l'ivresse et
dans son dernier résultat, le délire alcoolique. Voici un individu, P., entré
à l'hôpital en état de délire alcoolique subaigu ; il a crié toute
la nuit en voyant des animaux immondes courir sur son lit et en assistant
à une scène de massacre où l'on couvait le cou à
toutes les personnes de l'hôpital. Ce matin, il est calme, voit la salle comme
elle est, reconnaît les gens et parle à peu près sensément. Eh
bien, il n'y a qu'à lui dire brusquement: « Tiens, est-ce
possible ? un rat sur votre lit ! chassez-le, attrapez-le. » Le
voici qui bondit, secoue ses couvertures, se lève et court après
le rat imaginaire. « Tenez, voici une clef ; allez ouvrir cette armoire
et rapportez-moi une serviette » ; il saisit la clef imaginaire,
court à un mur où il n'y a point d'armoire, puis revient, tendant
ses mains vides, et nous dit : « Voici la serviette. » Je lui
montre des fleurs dans un vase, je le paralyse, le rends aveugle, le tout par
un simple mot. Est-il somnambule cet individu ? Point du tout, il reste
toujours dans son état normal, garde un souvenir complet de tout ce qu'il a dit
(quoique le souvenir des actes suggérés disparaisse vite) [266]. La suggestion se produit ici sans que l'on ait jamais essayé de
l'hypnotiser.
Il en est de même dans l'ivresse du
haschich : je ne rapporterai pas mes propres observations, car je n'ai pu
observer cette ivresse qu'une seule fois et dans de mauvaises
conditions ; d'ailleurs, les descriptions de Moreau (de Tours) sont trop
belles et trop précises pour que je ne les cite pas : « Livré
à lui-même, le haschiché subira les influences de tout ce qui
frappera ses yeux, ses oreilles : un mot, un geste, un son, le moindre
bruit donnera à ses illusions un cachet déterminé ; quelques
paroles font passer de la joie à la tristesse et toutes les idées
précédemment si joyeuses deviennent lugubres [267]... » Un jeune homme qui a pris du haschich est convaincu qu'il
meurt, on lui montre un traversin pendu à la muraille :
« C'est vous, lui dit-on, qui êtes pendu ainsi... -Je le savais
bien, dit-il, c'est affreux de mourir si jeune [268]. » C'est ici un exemple de suggestion très net ;
mais cela ne se produit ainsi que lorsque le délire est très fort ;
autrement les idées ne font que traverser l'esprit et ne s'y fixent pas.
Il est inutile d'insister sur d'autres états
pathologiques, comme certaines crises d'hystérie ou de catalepsie, dans
lesquelles les sujets répètent les paroles qu'ils entendent, prennent
les poses qu'ils voient sur les tableaux et s'imitent réciproquement. Nous
avons déjà décrit certains de ces phénomènes. Il vaut mieux
insister sur la suggestibilité qui se présente quelquefois d'une manière
très nette pendant des états en apparence tout à fait réguliers
et normaux.
On sait que certaines personnes sont suggestibles
à l'état de veille sans avoir subi aucune modification de leur
conscience ; ce fait, remarqué déjà par certains magnétiseurs, a
été l'objet d'études récentes de M. Richet, de M. Bernheim et de plusieurs
autres. On ne saurait en exagérer l'importance. Voici une personne, Marie, qui
a vingt ans, qui est intelligente, et semble avoir, comme tout le monde, cette
liberté dont nous sommes si fiers. Sans la toucher, ni l'endormir, je
m'approche d'elle en disant d'une voix calme et nette: « Tiens, il y a
dans le coin gauche de la salle un gros bouquet de roses, Marie, va me le
chercher. » La voici qui court au bout de la salle, se baisse, semble
rapporter à deux mains un objet volumineux et incline de temps en temps
la figure pour le sentir ; elle s'approche de moi . « C'est donc
à vous ce beau bouquet, dit-elle, je vous fais mes compliments, car il
sent bien bon. » Je lui réponds alors : « J'ai apporté pour toi
une bonne pêche, la voici sur la table, offre en la moitié à X...
et mange ton morceau.» « Oh! qu'elle est grosse! je ne vais pas la manger
tout entière. » Elle prend un couteau, coupe au travers de l'air,
offre un quartier à X... qui reste stupéfaite, et mange avec l'air du
plus grand contentement. Ces expériences ont le même résultat sur Rose,
sur M... et sur bien d'autres, avec un peu moins de vivacité peut-être.
Elles ne donnent pas tout à fait les mêmes résultats avec Lucie,
Léonie ou N... qui exécutent, comme nous le verrons, ces sortes de suggestions
inconsciemment. Mais, dira-t-on, Marie est une personne qui a été souvent
hypnotisée par moi, et c'est pour cela qu'elle reste soumise à la
suggestion.
Soit, je puis citer trois autres observations qui
m'ont paru extraordinaires : l'une, d'une femme de trente ans, Be, qui a
été hypnotisée il y a dix ans et qui ne l'a pas été depuis ; l'autre,
d'une jeune femme de vingt-deux ans qui n'a jamais été endormie par personne,
et la troisième d'une jeune fille de seize ans que j'ai déjà
signalée sous le nom de Blanche, et qui ne l'a pas été davantage. Toutes les
trois sont à l'état de veille de véritables automates conscients. Il
suffit de faire pénétrer dans leur tête, de quelque manière que ce
soit, l'idée d'un acte pour qu'il soit immédiatement exécuté. Elles gardent
indéfiniment les membres dans les positions où on les met, imitent les
mouvements faits devant elles, éprouvent immédiatement toute espèce
d'hallucination. Be me voit sortir de la chambre et rentrer par la
fenêtre ; elle croit m'entendre lui parler au travers de la muraille,
tandis que je reste à côté d'elle. Blanche, à qui j'ai dit qu'un
éléphant entrait dans la chambre, s'écarte pour lui faire de la place et
s'amuse à lui tendre du pain pour qu'il le prenne avec sa trompe. En un
mot, elles sont plus suggestibles que les plus dociles des somnambules. Et, je
le répète, elles ne sont absolument pas en somnambulisme. Cet état est
une seconde existence interrompant la vie normale et ne laissant pas de
souvenir : or ces femmes ne changent pas d'existence. restent toujours
dans le même état, ne perdent pas un souvenir. Deux heures après,
Be se demande encore comment j'ai pu faire pour rentrer par la fenêtre
sans rien casser.
Je suis disposé à croire que cette
suggestibilité à l'état de veille, dans l'intervalle des somnambulismes
ou même sans qu'il y ait aucun somnambulisme, est assez fréquente surtout
chez les névropathes, pour les désigner d'un nom générique. Je l'ai observé
pour ma part sur une vingtaine de personnes et, si l'on recherchait sérieusement
ce caractère, on le trouverait chez presque tous les malades. C'est ce
qui me permet de comprendre la production du sommeil par simple affirmation
verbale dont on a beaucoup parlé dans des travaux récents. Puisque ces
individus, sans aucune préparation particulière, exécutent tout ce qu'on
leur dit, il est facile de comprendre qu'en entendant parler de dormir, ils se
mettent dans la position d'un individu qui dort, en gardent l'attitude et
quelquefois s'endorment réellement. Comme nous l'avons dit, ce n'est pas là
du somnambulisme véritable ; il n'y a ordinairement, à moins
d'éducation particulière, ni les variations de la sensibilité, ni les
troubles de mémoire caractéristiques. C'est toujours le même individu que
nous avons devant nous ; seulement il tient les yeux fermés et prend un
air abruti parce qu'il joue la scène du sommeil, comme tout à
l'heure il jouait la scène du rire ou des pleurs. Il n'est ni plus ni
moins suggestible que tout à l'heure, il rêvera à tout ce
que l'on voudra, mais précédemment il voyait bien des éléphants. Il se
réveillera sur un mot, c'est-à-dire qu'il changera d'attitude, de
même qu'il lève son bras si on le lui dit.
On s'y trompe bien souvent, et on croit avoir mis un
individu en état de somnambulisme, alors qu'on ne l'a pas modifié le moins du
monde. On constate simplement une docilité, une passivité que l'on attribue au
prétendu somnambulisme, parce que l'on n'a pas recherché si elles n'existaient
pas exactement semblables avant le sommeil. C'est ainsi que les choses se
passent pour Blanche - au lieu de lui suggérer de marcher ou de faire sa
prière, je lui dis de dormir, et elle tombe en arrière avec
l'aspect d'une personne qui dort profondément. En apparence, ce
phénomène semble prouver deux choses : la production du
somnambulisme par simple suggestion, car elle peut parler et agir comme une
somnambule, et deuxièmement l'identité du somnambulisme et du sommeil
ordinaire. En réalité, Blanche n'est ni dans un somnambulisme ni même
dans un état de sommeil véritable. Son existence n'est pas interrompue par une
vie nouvelle et sa pensée n'est pas supprimée : elle est restée identiquement
dans le même état. Je ne sais pas si elle serait susceptible d'un
véritable somnambulisme , mais, pour le vérifier, il faudrait le soumettre
à d'autres procédés capables de produire une modification plus réelle
dans sa conscience.
Considérons maintenant le problème d'une autre
manière et demandons-nous si le somnambulisme, lorsqu'il existe et peut
être vérifié par d'autres caractères, est toujours accompagné par
un haut degré de suggestibilité. Si la suggestion agit souvent en dehors du
somnambulisme, est-elle au moins toujours toute puissante sur les somnambules ?
Il faut reconnaître qu'il y a des individus très suggestibles pendant
leur sommeil hypnotique, surtout au début. Si on les endort rapidement à
des intervalles éloignés, si on les réveille peu de temps après leur
entrée dans le somnambulisme, en un mot, si on ne laisse pas à la
seconde existence le temps de se développer et de se compléter, on ne verra que
ces débuts du somnambulisme dans lesquels la suggestion est toute puissante.
Mais si on se résigne à consacrer plus de temps à l'étude du
somnambulisme, on fera bien, c'est du moins ce qui m'a paru utile, de ne pas
trop presser ni bousculer les sujets et de les maintenir longtemps en
somnambulisme, on constatera alors des modifications très intéressantes.
La plupart des auteurs [269] insistent sur l'inertie des sujets, incapables de faire un
mouvement spontané et qui par eux-mêmes ne pensent à rien. C'est
qu'ils n'ont pas dépassé dans leurs études cette première période du
somnambulisme, cet état presque cataleptique dans lequel certains sujets
demeurent assez longtemps. Quand la seconde existence est complète, le
sujet est loin d'être inerte, il remue, veut se lever et marcher, songe
à faire mille folies, et est souvent, comme Léonie ou Lucie, fort
difficile à maintenir.
À ce moment, les suggestions sont loin
d'être toutes-puissantes et peuvent provoquer toute espèce de
résistance. « Le réveil des idées, dit M. Charcot [270], est loin d'être aussi partiel que dans la catalepsie ;
il y a une tendance à la reconstitution du moi et il peut y avoir
résistance de la part du sujet. » Certainement un moi se
reconstitue ; il est plus ou moins différent de celui de la veille, mais
il existe ; « il a des caprices dont il est quelquefois impossible de
le déranger [271] » ; il discute les idées qu'on cherche à lui
imposer [272] et tantôt il élude par des moyens ingénieux [273], tantôt il repousse résolument les ordres qu'on veut lui donner.
Cette résistance est variable suivant les actes que l'on commande ; elle
n'existe guère si l'acte est insignifiant ; elle est très
grande si l'acte est pénible ou simplement désagréable pour le sujet. Jamais je
n'ai pu, par suggestion consciente, faire agenouiller Léonie pendant le
somnambulisme ; jamais je n'ai réussi à faire lever Lucie de son
lit quand elle est couchée. « Cette résistance dépend aussi de la force
morale de chaque individu qui n'est pas égale chez tous les hommes [274], » ni chez les somnambules, faut-il ajouter. Aussi ne suis-je
pas très effrayé par le grand danger social que l'on a prétendu trouver
dans la suggestion hypnotique. Je partage complètement l'opinion
exprimée à ce sujet par M. Gilles de la Tourette, après une étude
très complète sur cette résistance des somnambules. « Tous
ces crimes que l'on suggère ne paraissent simples que dans un
laboratoire où les poignards sont en carton et où les pistolets
ne partent que dans l'imagination du sujet [275]. » Dès que l'acte devient un peu sérieux, dès
que le sujet n'a plus une confiance absolue dans son magnétiseur, il résiste,
refuse d'accomplir l'acte, et, s'il ne peut mieux faire, commence une grande
crise de convulsions, ce que font toujours les femmes nerveuses quand elles
sont embarrassées.
Si les sujets en somnambulisme sont ainsi capables de
résistance, ils sont aussi capables de consentement volontaire. Bien souvent la
somnambule fait ce qu'on lui dit par une sorte de complaisance qui lui est
inspirée par diverses raisons : d'abord, elle a presque toujours quelque
sympathie pour son magnétiseur et n'aime pas à se disputer avec lui,
ensuite elle est très paresseuse et ne veut pas essayer des résistances
inutiles, enfin elle s'amuse elle-même des expériences et prend souvent à
cœur de les faire réussir. En général, les somnambules ne mettent donc que
trop de bonne volonté à exécuter ce qu'on leur demande. Mais un acte
exécuté à la suite d'un consentement volontaire, par complaisance, n'est
pas une suggestion : aussi a-t-on pris bien souvent pour des suggestions
ce qui n'en était pas ou ce qui n'en était qu'en partie seulement. Dès
que le somnambulisme est un peu développé, nous voyons donc la résistance et le
consentement volontaire venir modifier les actes exécutés par suggestion.
Mais une remarque beaucoup plus importante nous est
fournie par l'étude de certains sujets dans certains somnambulismes
particuliers que l'on peut reproduire à volonté. Il existe des
somnambulismes parfaits, indiscutables à tous les points de vue, dans
lesquels toute espèce de suggestibilité a complètement disparu,
et cela même chez des sujets qui sont à l'état de veille
extrêmement suggestibles. Plusieurs auteurs ont déjà remarqué que
quelques somnambules, dans certains états possèdent une grande liberté.
Puységur notait déjà l'indépendance relative de son somnambule [276]. Liébault remarque qu'il faut choisir son moment pour faire des
suggestions, et il ajoute que, si on les fait mal à propos quand le
somnambule n'est pas concentré, qu'il parle à tout le monde, on échoue
le plus souvent [277]. Le docteur Philips [278], qui aime à forger des mots, distingue nettement un premier
somnambulisme avec allonomie (obéissance à autrui) et un second
somnambulisme avec autonomie (spontanéité et indépendance) : il appelle, je
ne sais pourquoi, ce second somnambulisme hyperphysiologique, tandis que,
à mon avis, c'est celui qui est le plus physiologique ou normal. M.
Bernheim, qui a très bien montré que le somnambule n'était pas un pur
automate physique [279], remarque aussi, à propos de la thèse du Dr Chambard,
que le degré de suggestibilité n'est pas toujours en rapport avec la profondeur
apparente du somnambulisme [280]. Enfin, M. Azam a exprimé la même vérité d'une manière
complète et à une époque où les documents sur ce sujet
n'étaient pas abondants, quand il dit à propos de Félida: « C'est
une somnambule totale [281] ». « Il y a des degrés de somnambulisme de plus en plus
complets », dans lesquels la notion du monde extérieur et l'indépendance
peuvent être parfaites ; mais ces observations sont restées isolées,
n'ont pas été reproduites volontairement et ne semblent pas avoir modifié
l'opinion des auteurs sur la relation entre le somnambulisme et la suggestion.
Nous croyons que l'on peut constater et même
reproduire à volonté des somnambulismes tout à fait identiques
à celui de Félida. Nous avons décrit en effet, d'après plusieurs
sujets, une série de somnambulismes de plus en plus profonds, qu'il est
quelquefois très long et très difficile de produire, mais dans
lesquels le sujet récupère peu à peu toutes les sensibilités et
tous les souvenirs qu'il paraissait avoir perdus. Dans
le dernier de ces états, le sujet, si malade et si amoindri qu'il soit à
l'état de veille, devient, au point de vue des sens et de la mémoire,
absolument identique à l'individu le mieux portant et le plus normal.
Quand j'ai observé cet état pour la première fois chez Lucie, j'ai voulu
répéter les expériences ordinaires de suggestion que l'on fait avec les
somnambules ; Lucie parut surprise, ne bougea pas et finit par
éclater : « Mais vous me croyez donc bien bête pour vous
figurer que je vais voir un oiseau dans ma chambre et courir
après. » Il est à remarquer qu'elle venait de le faire
précédemment pendant son premier somnambulisme, mais maintenant toute suggestibilité
avait disparu. Il en est de même, un peu moins nettement peut-être,
pour Léonie : très suggestible en premier somnambulisme, elle
l'est de moins en moins à mesure qu'elle s'enfonce dans le second. Le
phénomène est surtout curieux chez Marie et chez Rose, d'abord parce que
le passage d'un état à l'autre ne se fait pas, comme chez Lucie, par un
sommeil de vingt minutes et un réveil brusque, mais s'accomplit lentement et
par degrés, ensuite parce qu'elles sont entièrement suggestibles
à l'état de veille. On voit ces femmes si hallucinables, si passives
quand elles sont éveillées, reprendre, à mesure qu'elles entrent dans ce
soi-disant sommeil, non seulement tous leurs sens et tous leurs souvenirs, mais
toute leur spontanéité et leur indépendance. La catalepsie même des
membres, leur immobilité dans la position où ils sont mis, qui existe
toujours dès que l'individu est très légèrement
suggestible, disparaît aussi absolument. Ce caractère, il est vrai, et
toute la suggestibilité réapparaissaient quand on détruisait ce somnambulisme
particulier pour ramener les sujets à leur état de veille.
Jules Janet a essayé de reproduire ces expériences
relatives au somnambulisme supérieur sur un sujet célèbre, Witt ;
il a, comme j'avais été amené à le faire, prolongé les passes
après le premier somnambulisme et même après la léthargie
du sujet et il a obtenu exactement les mêmes résultats, qu'il n'avait pas
prévus [282]. Cette femme, dont le somnambulisme avait servi pour étudier toute
la théorie des suggestions, avait un somnambulisme facile à produire et
absolument ignoré, pendant lequel il était impossible de faire aucune
suggestion.
Ces derniers phénomènes me semblent
importants : ils nous montrent que, si le somnambulisme est une seconde
existence, ce n'est pas nécessairement une existence faible, sans spontanéité
et sans volonté. Les raisons qui rendent une personnalité faible et qui la
soumettent à toutes les influences suggestives peuvent se rencontrer
pendant l'état de somnambulisme ou ne pas s'y rencontrer. Ce n'est donc ni dans
la définition du somnambulisme ni dans les causes qui le provoquent, qu'il faut
chercher l'explication de la suggestion et de son singulier pouvoir
2ºL'hyperexcitabilité psychique. - Uneautre hypothèse intéressante et
admise plus ou moins nettement par beaucoup d'auteurs a été proposée, mais en
quelques lignes seulement, dans l'ouvrage de MM. Binet et Féré :
« Nous croyons, disent-ils, qu'il faut chercher dans un second
phénomène, l'hyperexcitabilité psychique, la cause de l'aptitude aux
suggestions. À notre avis, si l'idée suggérée exerce un pouvoir absolu
sur l'intelligence, les sens et les mouvements de l'hypnotique, c'est avant
tout par son intensité [283]. » M. Binet revient avec plus de détails sur cette supposition
dans un article, plus curieux que convainquant, sur l'intensité des images
mentales [284]. Il me semble que les faits signalés dans cette étude peuvent
être admis, mais interprétés autrement.
J'aurai d'abord quelques réserves à faire que
l'on trouvera peut-être bien abstraites et pour ainsi dire métaphysiques
sur cette expression - « l'intensité des phénomènes
psychologiques. » Dans une discussion très remarquable à
propos de la psycho-physique, un mathématicien anonyme, qui est en même
temps un philosophe [285], faisait remarquer que les sensations ne peuvent ni s'égaliser, ni
s'additionner ; qu'en un mot deux sensations, fussent-elles toutes deux
des minima, n'étaient pas comparables
comme des unités mathématiques. Sans doute, les causes extérieures de nos sensations,
le son, la température, etc., et même les effets de nos sensations dans
le monde extérieur, mouvements, contractions musculaires, etc., sont mesurables
et peuvent avoir des intensités différentes . mais les sensations
elles-mêmes, considérées par leur côté interne et vraiment seul réel,
ont-elles des quantités correspondantes 9 Cela ne me parait pas évident. La
température passe de 0º à 15º et de 15º à
30º, et ma sensation passe du froid au tiède et du tiède au
chaud. Peut-on dire que ma sensation de chaud soit un multiple de ma sensation
de froid ? C'est une différence de qualité correspondant sans doute,
d'après notre manière de nous représenter scientifiquement le
monde extérieur, à des différences de quantité, mais qui n'en est pas
une elle-même. Avant de soutenir qu'une image est plus intense ou moins
intense qu'une autre, il serait bon de nous prouver que les deux images sont
restées identiques en nature et qu'on ne prend pas une différence de qualité
pour une différence de quantité.
C'est justement ce qui arrive, à mon avis, dans
la plupart des exemples cités par M. Binet. Un sujet, nous dit-il, peut avoir
dans l'esprit des idées qui ne lui paraissent pas des hallucinations ou qui ne
se traduisent pas par des actes : il peut penser à un chien sans le
voir, entendre parler d'une action sans l'exécuter ; mais si on insiste,
si on commande plus longtemps, l'idée devient hallucination et action. C'est
qu'au début elle devait être faible et qu'elle est maintenant plus
forte [286]. Je pense au contraire que cette différence dans les résultats est
due à ce que l'idée est maintenant toute différente. Les théories
psychologiques qui assimilent à juste titre l'image et la sensation ne
sont vraies que pour les phénomènes simples : l'image de la couleur
bleue (quand elle n'est pas un simple mot) est identique en nature à la
sensation du bleu. Mais il ne faut pas en conclure que l'idée d'un chien soit
la même chose que la vue d'un chien et qu'il n'y ait entre les deux
qu'une différence de degré. Il s'agit là de deux ensembles qui
diffèrent énormément par la qualité et la complexité des images qui en
font partie. L'idée d'un chien peut n'être qu'un rapport abstrait entre
diverses images ou divers caractères ; elle peut être un
simple mot de nature différente suivant les personnes, ou n'être qu'une
image très vague de couleur uniforme, en un mot quelque chose de
très simple. La sensation réelle ou l'hallucination d'un chien est un
ensemble d'images visuelles, tactiles, auditives même très variées.
Pour passer de l'une à l'autre, il faut, non pas renforcer, mais
compléter l'image. Ce serait être bien maladroit, en face d'un sujet qui
voit difficilement les hallucinations, que de répéter, même en criant
très fort: « Tu vois un chien, tu vois un chien » on
n'arriverait à rien. Il faut préciser et compléter l'image « Tu
vois ses oreilles, tu vois sa queue, tu vois ses longs poils de couleur jaune,
tu entends qu'il aboie », ou bien, si l'on a affaire à un sujet qui
en soit capable, il faut lui laisser le temps de développer lui-même son
image. Si, dans une conversation rapide, je dis à Léonie qu'il y a des
moutons dans la prairie, au bord de la rivière, etc., j'éveille par
chaque mot une image incomplète et vague qui ne sera pas une
hallucination -, mais si après avoir dit : « Il y a mouton
devant toi», je m'arrête brusquement et ne lui parle plus ; son idée
se développe peu à peu, elle voit des détails nouveaux, sent la toison.
entend le cri et finit par dire - « C'est un vrai mouton, »
c'est-à-dire un mouton complet et non pas une image plus forte d'un mouton.
La complexité de l'image a donné naissance à son objectivité [287]. Il en serait de même pour les actes qui se réaliseront ou ne
se réaliseront pas, suivant que l'image motrice aura ou n'aura pas l'occasion
de se compléter suffisamment.
M. Binet cherche aussi des preuves de sa théorie de
l'intensité des images mentales dans l'étude des suggestions posthypnotique,
que nous ne pouvons examiner maintenant. Il remarque, ce qui est très
vrai, que l'idée seule d'un acte indiquée au sujet pendant la veille ne suffit
pas pour l'exécuter, ; il faut encore que l'acte lui ait été réellement
suggéré pendant un somnambulisme et que cette suggestion n'ait pas été effacée
par une crise ou quelque autre incident, et il en conclut que l'idée suggérée pendant
le somnambulisme est plus intense que si elle a été seulement indiquée pendant
le somnambulisme et oubliée après le réveil et dont le souvenir
persiste : on pourrait tout aussi bien soutenir le contraire. En réalité,
l'idée suggérée pendant le somnambulisme n'est pas représentée de la même
manière, ni par les mêmes images, n'est pas associée aux
mêmes souvenirs, ne fait pas partie de la même conscience que
l'idée indiquée pendant la veille.. Elle est toute différente et non pas plus
forte.
Enfin, M. Binet cite et interprète une
observation que j'avais moi-même faite autrefois [288]. Ayant remarqué que Lucie n'obéissait qu'à moi seul et
voulant m'expliquer cette électivité, j'avais chargé une autre personne, M.
M.... de faire dans la journée une suggestion à Lucie en mon nom :
« M. Janet, avait-il dit, veut que vos deux bras se lèvent en
l'air. » Le commandement avait été exécuté immédiatement, tandis que
lorsque M. M... parlait en son nom propre, absolument rien n'était fait. M.
Binet, en racontant ce petit fait, dis que le commandement fait en mon nom a
été plus intense. J'ai été bien surpris en lisant cette explication, car M.
Binet me semblait oublier une des théories les plus ingénieuses et les plus
vraies qu'il avait lui-même contribué à établir, celle des
suggestions avec point de repère. Quand on a dit à un sujet qu'il
y a un portrait sur un papier, pourquoi le voit-il sur ce papier-là et
non sur un autre ? Est-ce parce que l'image de ce papier en particulier
est plus intense ? Non, l'auteur nous avait fort bien dit que le portrait
était associé avec tel aspect d'un papier et que l'image n'était réveillée que
par cet aspect. Pourquoi ne pas dire de même que, par habitude et
dressage, la suggestibilité de Lucie a été pour ainsi dire endiguée et son obéissance
rattachée à un point de repère toujours le même qui est mon
nom et ma personne. C'est par sa qualité et non par son intensité que mon nom a
amené l'acte. Lucie, en obéissant à un étranger qui lui commandait en
mon nom, s'est trompée (inconsciemment il est vrai, mais nous verrons que cela
importe peu), comme une somnambule qui verrait le portrait sur un autre papier
que sur la carte désignée. D'ailleurs, dans le somnambulisme qui a suivi cette
expérience, elle s'est montrée furieuse de son erreur automatique et s'est bien
promis de ne plus s'y laisser prendre. Elle a tenu parole et cette expérience
n'a plus jamais réussi. Les erreurs de ce genre ne sont pas rares chez les
somnambules ; j'avais commandé à N... de s'endormir quand je lèverais
le bras. Elle s'endort quand une personne quelconque lève le bras,
voilà une sottise inconsciente dont Lucie et Léonie sont bien
incapables. Est-ce que l'image du bras d'un étranger qui se lève est
plus intense pour N... que pour Lucie ? Elle est au contraire moins nette
puisque ce bras est confondu avec le mien.
Je n'insiste pas sur les paralysies et les anesthésies
que M. Binet explique par une diminution des images et qui me semblent se
rattacher à une tout autre cause * ; mais je désire m'arrêter sur une expression
particulière de cet auteur. Les individus suggestibles, dit-il, sont
atteints d'une hyperexcitabilité
psychique qui donne naissance aux hallucinations et aux impulsions.
L'expression a son importance, car on la rencontre dans différents
auteurs ; c'est déjà la même idée qui se trouve dans la
psychologie morbide de Moreau (de Tours), quand il attribue l'origine des
impulsions à une excitation
psychique. Ce mot, tout à fait inexact, comme nous allons le
montrer, a contribué pour beaucoup à engager l'auteur dans son paradoxe
célèbre sur le génie et la folie, « tant nous nous laissons
facilement piper par les mots. » Sans parler de ces conséquences,
examinons l'expression en elle-même. Peut-on dire que les individus
suggestibles soient, au point de vue psychologique, des hyperexcités ?
Mais ce sont des gens accablés d'anesthésies, d'amnésies, de paralysies de
toute espèce, ce qui n'a jamais été une preuve d'excitation. Lucie est
anesthésique totale, Rose anesthésique et paraplégique, Marie hémi-anesthésique,
aveugle d'un œil et sourde d'une oreille, Blanche a tous ses sens réduits
au minimum, etc. Comment peut-on dire que, si Lucie obéit à ma voix,
c'est que le phénomène psychologique, ici l'image auditive, est plus
intense dans une conscience hyperexcitée ? Elle entend donc ma voix comme
un coup de canon ; mais non, elle est à moitié sourde et elle
m'entend à peine. Peut-on dire que Marie imite mes mouvements, parce que
ce phénomène visuel est plus intense chez elle que chez une autre ?
mais elle est presque aveugle et ne lit que les plus grosses lettres du
tableau : singulières manifestations de l'hyperexcitabilité. Cette
excitation n'est pas dans les sens. dirat-on, elle est dans l'ensemble de
l'esprit. Soit, mais que penser alors de l'exemple de Blanche, la plus
suggestible de toutes celles que j'ai vues, qui est presque une idiote, restant
inerte tout le jour et ne s'agitant qu'à l'heure des repas.
En un mot, considérez en fait les gens suggestibles et
vous les trouverez faibles, hypo-excités, si l'on peut ainsi dire, et non
hyperexcités. Mais faisons maintenant une vérification inverse: excitons
réellement ces individus par les agents qui remplissent ce rôle. Je me suis
souvent servi des passes dans ce but, non pas que je leur accorde une
importante particulière, mais parce que, en pratique, c'était un
excellent procédé pour exciter les sensibilités des hystériques. Mais si ce
procédé déplaît, employons-en un autre. Le meilleur serait sans doute le bain
électrique par la machine statique, mais les psychologues n'ont pas encore des
laboratoires bien montés à leur disposition. Contentons-nous de faire
passer dans les bras, les jambes, le tronc d'un sujet anesthésique, comme Rose,
des courants de moyenne intensité, ou plus simplement mettons-lui autour du front
un certain nombre de plaques de plomb ou d'étain qui agissent sur elle -, au
bout d'un certain temps, assez long quelquefois, et s'il n'est pas survenu
d'accident, elle va recouvrer toutes ses sensibilités. C'est bien maintenant
qu'elle a une hyperexcitabilité psychologique, elle sent les plus
légères impressions et retrouve tous les souvenirs de son existence. Eh
bien, comme nous l'avons déjà remarqué, elle n'est absolument plus
suggestible. Son ouïe, qui est hyperexcitée puisqu'elle saisit les plus légers
sons, n'amène plus ni hallucination ni impulsions ; sa vue, qui est
devenue très perçante, ne provoque aucune imitation. Le sujet est devenu
normal au point de vue de la volonté, comme au point de vue de la sensibilité
et des souvenirs. Ce fait se vérifie avec Lucie et avec Marie ; il nous
permet d'affirmer que la suggestibilité serait plutôt une preuve de la
faiblesse que de la force des phénomènes psychologiques.
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