L'automatisme psychologique - première partie.

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Diverses théories psychologiques sur la suggestion

Les anciens magnétiseurs expliquaient la soumission de la somnambule à celui qui l'avait endormie par le mélange des fluides nerveux ; quelques médecins et même quelques philosophes d'aujourd'hui n'hésitent pas à expliquer dans tous ses détails la physiologie des centres nerveux pendant l'hypnose. J'admire ce courage, car je ne me sens pas capable de l'imiter et je m'en tiendrai aux études uniquement psychologiques qui ont été faites sur ce curieux phénomène.

Toutes ces suppositions psychologiques présentent un caractère bien net, elles sont très peu différentes et convergent évidemment les unes vers les autres. C'est là une preuve de leur vérité, et, sans prétendre les changer complètement, nous essaye rons seulement de restreindre quelques exagérations et de préciser des doctrines qui appartiennent à tous. Une explication scientifique ne peut jamais être complète ; elle consiste simplement à rattacher un phénomène à un autre et à changer les termes d'un problème. De quel autre phénomène dépend la docilité aux suggestions ? voilà tout ce que nous devons chercher, et nous devons faire cette recherche par les méthodes ordinaires, en observant les faits psychologiques qui accompagnent le phénomène de la suggestion, qui disparaissent avec lui et qui restent toujours proportionnels à la puissance de la suggestion elle-même.

La suggestion considérée comme un fait psychologique normal. - Plusieurs auteurs ont essayé d'assimiler les phénomènes produits par la suggestion à ceux qui se passent normalement chez des hommes bien portants. M. Bernheim accumule, dans un chapitre très curieux, toutes les actions automatiques qui ont lieu pendant la vie normale, afin de nous conduire comme par une gradation insensible jusqu'aux phénomènes de la suggestion. M. Paul Janet recommande une méthode de ce genre et compare les actes suggérés au fou rire, au bâillement qui se communique de l'un à l'autre, et à d'autres faits identiques, afin d'en diminuer, dit-il, le caractère mer­veilleux.

Il y a, sans aucun doute, dans ces comparaisons, une grande vérité à laquelle nous avons déjà fait allusion, c'est qu'aucun fait ne peut être absolument et complètement anormal et que, par certains côtés, il n'est toujours que le développement d'un fait régulier. Mais c'est là une proposition qu'il ne faut pas exagérer, à moins de s'exposer à confondre toute espèce de maladie avec la santé la plus parfaite. Sans parler de quelques différences accessoires qui me paraissent exister et rendre les phénomènes automatiques normaux moins conscients que ceux produits par la suggestion, je vois, entre les deux groupes de faits, une différence si énorme dans l'importance et dans la complexité qu'elle ne me semble pas pouvoir être effacée. Les auteurs qui recherchent attentivement ces faits dans la vie normale citent toujours la marche au pas, la rougeur des timides, le fou rire des jeunes filles et le bâillement contagieux : mais il y a un abîme entre ces faits, tout réels qu'ils soient, et les hallucinations complexes ou les changements de personnalité par suggestion. En un mot, si je dis tranquillement à mon voisin d'aller me chercher au fond de la salle un bouquet qui n'existe pas, il se rira de moi. Si je le dis à Marie, elle court le chercher, le rapporte et encore trouve qu'il sent bon. En quoi consiste la différence psychologique qui existe entre ces deux personnes ? C'est là le problème de la suggestion.

Cette doctrine, qui assimile trop le phénomène de la suggestion à l'automatisme normal, présente un autre inconvénient assez grave. Elle nous dispose à considérer la suggestion comme un fait primitif existant naturellement, indépendant de tout autre phénomène et capable au contraire d'expliquer tous les autres. Anesthésie, amnésie, changement de personnalité, somnambulisme, etc., tout devient un résultat de la suggestion. Quant à la suggestion elle-même qui explique tout, on n'en cherche pas l'origine, car elle est un fait naturel donné.

Sans préciser les auteurs auxquels on attribue cette doctrine et dont on a, je crois, exagéré les opinions, je ne puis pas partager ni comprendre cette manière de voir. En fait, un individu normal n'est pas suggestible ou il ne l'est qu'extrêmement peu pour deux ou trois actes insignifiants . dire qu'on va l'endormir par suggestion et ensuite profiter de son sommeil suggéré pour lui faire toutes les suggestions possibles, c'est dire que l'on va par suggestion rendre suggestible un homme qui ne l'est pas : c'est une chose que je ne puis admettre. La suggestion ne peut ni se créer ni se détruire elle-même : pas plus qu'il n'est logique de croire que l'on peut suggérer à un individu d'être suggestible quand il ne l'est pas, on ne peut dire que l'on va suggérer à un malade de ne plus être suggestible quand il l'est. C'est par obéissance automatique qu'il fera semblant de vous désobéir ; il n'aura pas reconquis le consentement volon­taire, pas plus que le premier ne l'aura perdu.

La suggestion est comme l'éducation, elle se sert de dispositions antérieures, elle ne les crée pas ; de même qu'il y a des animaux et même des hommes rebelles à l'éducation et qui ne peuvent être transformés par elle, il y a des hommes, et c'est heureusement la majorité, qui sont rebelles à la suggestion et qui ne la subissent qu'après une modification accidentelle et étrangère de leur organisme psychologique. « Cette prétention de tout expliquer par la suggestion, disait Durand (de Gros) repre­nant des idées qu'il avait très bien exprimées dans son Cours de braidisme, est évi­demment excessive ; en effet, pour suggestionner quelqu'un ne faut-il pas l'avoir rendu suggestionnable, c'est-à-dire l'avoir disposé, soit à l'aide des passes mesmériques, soit au moyen du procédé aspectif de Braid à subir l'influence de l'idée suggérée. Il y a donc avant la suggestion et au-dessus d'elle, quelque chose qui n'est pas elle, c'est l'opération magnétique ou braidique qui doit créer dans l'individu l'état préalable de suggestionnabilité [258]. » Quoiqu'il y ait des réserves à faire à cette opinion, qui semble rattacher uniquement la suggestion au somnambulisme, elle nous paraît juste dans sa généralité : il y a lieu de chercher quel est l'état, le caractère anormal dont dépendent les phénomènes que nous avons énumérés.

La suggestion expliquée par l'état somnambulique. - Le passage de Durand (de Gros) que nous venons de citer nous fait connaître l'hypothèse la plus répandue d'après laquelle les phénomènes de suggestion dépendraient de l'état somnambulique. D'un côté, cet état serait uniquement défini par l'aptitude à recevoir des suggestions, de l'autre, la suggestion aurait d'autant plus de pouvoir que le somnambulisme serait plus profond. Le problème de la suggestion devrait donc être ramené au problème du somnambulisme et l'explication de celui-ci devrait s'appliquer aussi à celle-là. « Le fait principal du somnambulisme, disait M. Richet, c'est de l'automatisme qui revêt des formes différentes suivant les personnes et les procédés... L'automatisme ou l'aboulie caractérisent le somnambulisme au point de vue psychique comme au point de vue somatique [259]. » « Le somnambulisme, disait Despine, serait caractérisé par l'activité automatique seule du cerveau pendant la paralysie de son activité consciente qui manifeste le moi. » « Dans le somnambulisme, disait Beaunis, l'automatisme est absolu et le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur. Il réalise dans le sens strict l'idéal célèbre, il est comme le bâton dans la main du voyageur. [260] » Enfin M. Bernheim, dont je ne voudrais pas forcer la pensée, car il est un de ceux qui ont le plus insisté sur l'importance de la suggestion en dehors du somnambulisme, semble aussi incliner vers cette opinion quand il écrit à plusieurs reprises que « l'état hypnotique exagère la suggestibilité normale [261] », que « dans le somnambulisme la suggestion atteint son maximum d'effet [262]. » Sans doute, il y a dans cette hypothèse qui rattache la suggestion à l'état de somnambulisme un certain degré de vérité qu'il ne faut pas nier : la suggestibilité se rencontre fréquemment pendant le sommeil hypnotique, surtout au début, et c'est même pendant cet état qu'on l'a constatée et étudiée pour la première fois. Au point de vue pratique, il est quelquefois utile d'hypnotiser une personne pour lui faire des suggestions. Mais, au point de vue théorique, cette assimilation entre les deux phéno­mènes me paraît présenter des inconvénients et amener à une interprétation inexacte du somnambulisme. Nous avons expliqué cet état dans le chapitre précédent sans nous préoccuper des phénomènes de suggestion, il nous faut montrer maintenant qu'ils en sont réellement indépendants : la suggestibilité Peut être très complète en dehors du somnambulisme artificiel ; elle peut être totalement absente dans un état somnambulisme complet ; en un mot, elle ne varie pas en même temps et dans le même sens que cet état lui-même.

Le somnambulisme naturel présente déjà quelques différences qui le séparent du somnambulisme hypnotique ; cependant on a constaté dans cet état des phénomènes de suggestion extrêmement nets. Les observations les plus décisives à ce point de vue sont celles du Dr Mesnet. En plaçant divers objets entre les mains d'un individu pendant ses crises de somnambulisme naturel, il lui suggérait l'idée de combattre à coups de fusil, d'écrire une lettre ou de chanter dans un café concert [263]. Dans une autre observation, il raconte qu'il pouvait parler à une femme pendant une crise de som­nambulisme naturel et qu'il lui dit de faire vingt fois le tour du jardin ; elle répondit machinalement « Oui » et partit comme lancée par un ressort [264]... On connaît aussi les effets de la suggestion sur les rêves des personnes endormies, et les curieuses expériences de M. Maury [265]. Mais ces états sont considérés ordinairement comme tout à fait identiques au sommeil hypnotique, et l'existence des suggestions pendant le rêve ne parait pas quelque chose de nouveau. Cela n'est pas absolument juste, car il y a des différences très notables entre le rêve et le somnambulisme, et je ne puis vraiment pas comprendre cette habitude de plusieurs auteurs d'assimiler l'état d'un sujet hypnotisé avec le sommeil véritable. Si on prétend que Lucie dort quand elle fait tout son tapage, autant dire que nous dormons tout le temps, car nous ne sommes jamais plus éveillés. Mais il est facile de constater la suggestibilité dans des états tout différents.

Nous la rencontrerons en particulier dans l'ivresse et dans son dernier résultat, le délire alcoolique. Voici un individu, P., entré à l'hôpital en état de délire alcoolique subaigu ; il a crié toute la nuit en voyant des animaux immondes courir sur son lit et en assistant à une scène de massacre où l'on couvait le cou à toutes les personnes de l'hôpital. Ce matin, il est calme, voit la salle comme elle est, reconnaît les gens et parle à peu près sensément. Eh bien, il n'y a qu'à lui dire brusquement: « Tiens, est-ce possible ? un rat sur votre lit ! chassez-le, attrapez-le. » Le voici qui bondit, secoue ses couvertures, se lève et court après le rat imaginaire. « Tenez, voici une clef ; allez ouvrir cette armoire et rapportez-moi une serviette » ; il saisit la clef imaginaire, court à un mur où il n'y a point d'armoire, puis revient, tendant ses mains vides, et nous dit : « Voici la serviette. » Je lui montre des fleurs dans un vase, je le paralyse, le rends aveugle, le tout par un simple mot. Est-il somnambule cet individu ? Point du tout, il reste toujours dans son état normal, garde un souvenir complet de tout ce qu'il a dit (quoique le souvenir des actes suggérés disparaisse vite) [266]. La suggestion se produit ici sans que l'on ait jamais essayé de l'hypnotiser.

Il en est de même dans l'ivresse du haschich : je ne rapporterai pas mes propres observations, car je n'ai pu observer cette ivresse qu'une seule fois et dans de mau­vaises conditions ; d'ailleurs, les descriptions de Moreau (de Tours) sont trop belles et trop précises pour que je ne les cite pas : « Livré à lui-même, le haschiché subira les influences de tout ce qui frappera ses yeux, ses oreilles : un mot, un geste, un son, le moindre bruit donnera à ses illusions un cachet déterminé ; quelques paroles font passer de la joie à la tristesse et toutes les idées précédemment si joyeuses deviennent lugubres [267]... » Un jeune homme qui a pris du haschich est convaincu qu'il meurt, on lui montre un traversin pendu à la muraille : « C'est vous, lui dit-on, qui êtes pendu ainsi... -Je le savais bien, dit-il, c'est affreux de mourir si jeune [268]. » C'est ici un exemple de suggestion très net ; mais cela ne se produit ainsi que lorsque le délire est très fort ; autrement les idées ne font que traverser l'esprit et ne s'y fixent pas.

Il est inutile d'insister sur d'autres états pathologiques, comme certaines crises d'hystérie ou de catalepsie, dans lesquelles les sujets répètent les paroles qu'ils enten­dent, prennent les poses qu'ils voient sur les tableaux et s'imitent réciproquement. Nous avons déjà décrit certains de ces phénomènes. Il vaut mieux insister sur la suggestibilité qui se présente quelquefois d'une manière très nette pendant des états en apparence tout à fait réguliers et normaux.

On sait que certaines personnes sont suggestibles à l'état de veille sans avoir subi aucune modification de leur conscience ; ce fait, remarqué déjà par certains magné­tiseurs, a été l'objet d'études récentes de M. Richet, de M. Bernheim et de plusieurs autres. On ne saurait en exagérer l'importance. Voici une personne, Marie, qui a vingt ans, qui est intelligente, et semble avoir, comme tout le monde, cette liberté dont nous sommes si fiers. Sans la toucher, ni l'endormir, je m'approche d'elle en disant d'une voix calme et nette: « Tiens, il y a dans le coin gauche de la salle un gros bouquet de roses, Marie, va me le chercher. » La voici qui court au bout de la salle, se baisse, semble rapporter à deux mains un objet volumineux et incline de temps en temps la figure pour le sentir ; elle s'approche de moi . « C'est donc à vous ce beau bouquet, dit-elle, je vous fais mes compliments, car il sent bien bon. » Je lui réponds alors : « J'ai apporté pour toi une bonne pêche, la voici sur la table, offre en la moitié à X... et mange ton morceau.» « Oh! qu'elle est grosse! je ne vais pas la manger tout entière. » Elle prend un couteau, coupe au travers de l'air, offre un quartier à X... qui reste stupéfaite, et mange avec l'air du plus grand contentement. Ces expériences ont le même résultat sur Rose, sur M... et sur bien d'autres, avec un peu moins de vivacité peut-être. Elles ne donnent pas tout à fait les mêmes résultats avec Lucie, Léonie ou N... qui exécutent, comme nous le verrons, ces sortes de suggestions inconsciemment. Mais, dira-t-on, Marie est une personne qui a été souvent hypnotisée par moi, et c'est pour cela qu'elle reste soumise à la suggestion.

Soit, je puis citer trois autres observations qui m'ont paru extraordinaires : l'une, d'une femme de trente ans, Be, qui a été hypnotisée il y a dix ans et qui ne l'a pas été depuis ; l'autre, d'une jeune femme de vingt-deux ans qui n'a jamais été endormie par personne, et la troisième d'une jeune fille de seize ans que j'ai déjà signalée sous le nom de Blanche, et qui ne l'a pas été davantage. Toutes les trois sont à l'état de veille de véritables automates conscients. Il suffit de faire pénétrer dans leur tête, de quelque manière que ce soit, l'idée d'un acte pour qu'il soit immédiatement exécuté. Elles gardent indéfiniment les membres dans les positions où on les met, imitent les mouvements faits devant elles, éprouvent immédiatement toute espèce d'halluci­nation. Be me voit sortir de la chambre et rentrer par la fenêtre ; elle croit m'entendre lui parler au travers de la muraille, tandis que je reste à côté d'elle. Blanche, à qui j'ai dit qu'un éléphant entrait dans la chambre, s'écarte pour lui faire de la place et s'amuse à lui tendre du pain pour qu'il le prenne avec sa trompe. En un mot, elles sont plus suggestibles que les plus dociles des somnambules. Et, je le répète, elles ne sont absolument pas en somnambulisme. Cet état est une seconde existence interrompant la vie normale et ne laissant pas de souvenir : or ces femmes ne changent pas d'exis­tence. restent toujours dans le même état, ne perdent pas un souvenir. Deux heures après, Be se demande encore comment j'ai pu faire pour rentrer par la fenêtre sans rien casser.

Je suis disposé à croire que cette suggestibilité à l'état de veille, dans l'intervalle des somnambulismes ou même sans qu'il y ait aucun somnambulisme, est assez fréquente surtout chez les névropathes, pour les désigner d'un nom générique. Je l'ai observé pour ma part sur une vingtaine de personnes et, si l'on recherchait sérieu­sement ce caractère, on le trouverait chez presque tous les malades. C'est ce qui me permet de comprendre la production du sommeil par simple affirmation verbale dont on a beaucoup parlé dans des travaux récents. Puisque ces individus, sans aucune préparation particulière, exécutent tout ce qu'on leur dit, il est facile de comprendre qu'en entendant parler de dormir, ils se mettent dans la position d'un individu qui dort, en gardent l'attitude et quelquefois s'endorment réellement. Comme nous l'avons dit, ce n'est pas là du somnambulisme véritable ; il n'y a ordinairement, à moins d'éducation particulière, ni les variations de la sensibilité, ni les troubles de mémoire caractéristiques. C'est toujours le même individu que nous avons devant nous ; seulement il tient les yeux fermés et prend un air abruti parce qu'il joue la scène du sommeil, comme tout à l'heure il jouait la scène du rire ou des pleurs. Il n'est ni plus ni moins suggestible que tout à l'heure, il rêvera à tout ce que l'on voudra, mais précédemment il voyait bien des éléphants. Il se réveillera sur un mot, c'est-à-dire qu'il changera d'attitude, de même qu'il lève son bras si on le lui dit.

On s'y trompe bien souvent, et on croit avoir mis un individu en état de somnam­bulisme, alors qu'on ne l'a pas modifié le moins du monde. On constate simplement une docilité, une passivité que l'on attribue au prétendu somnambulisme, parce que l'on n'a pas recherché si elles n'existaient pas exactement semblables avant le sommeil. C'est ainsi que les choses se passent pour Blanche - au lieu de lui suggérer de marcher ou de faire sa prière, je lui dis de dormir, et elle tombe en arrière avec l'aspect d'une personne qui dort profondément. En apparence, ce phénomène semble prouver deux choses : la production du somnambulisme par simple suggestion, car elle peut parler et agir comme une somnambule, et deuxièmement l'identité du som­nambulisme et du sommeil ordinaire. En réalité, Blanche n'est ni dans un somnam­bulisme ni même dans un état de sommeil véritable. Son existence n'est pas interrom­pue par une vie nouvelle et sa pensée n'est pas supprimée : elle est restée identique­ment dans le même état. Je ne sais pas si elle serait susceptible d'un véritable som­nambulisme , mais, pour le vérifier, il faudrait le soumettre à d'autres procédés capables de produire une modification plus réelle dans sa conscience.

Considérons maintenant le problème d'une autre manière et demandons-nous si le somnambulisme, lorsqu'il existe et peut être vérifié par d'autres caractères, est tou­jours accompagné par un haut degré de suggestibilité. Si la suggestion agit souvent en dehors du somnambulisme, est-elle au moins toujours toute puissante sur les som­nambules ? Il faut reconnaître qu'il y a des individus très suggestibles pendant leur sommeil hypnotique, surtout au début. Si on les endort rapidement à des intervalles éloignés, si on les réveille peu de temps après leur entrée dans le somnambulisme, en un mot, si on ne laisse pas à la seconde existence le temps de se développer et de se compléter, on ne verra que ces débuts du somnambulisme dans lesquels la suggestion est toute puissante. Mais si on se résigne à consacrer plus de temps à l'étude du somnambulisme, on fera bien, c'est du moins ce qui m'a paru utile, de ne pas trop presser ni bousculer les sujets et de les maintenir longtemps en somnambulisme, on constatera alors des modifications très intéressantes. La plupart des auteurs [269] insistent sur l'inertie des sujets, incapables de faire un mouvement spontané et qui par eux-mêmes ne pensent à rien. C'est qu'ils n'ont pas dépassé dans leurs études cette pre­mière période du somnambulisme, cet état presque cataleptique dans lequel certains sujets demeurent assez longtemps. Quand la seconde existence est complète, le sujet est loin d'être inerte, il remue, veut se lever et marcher, songe à faire mille folies, et est souvent, comme Léonie ou Lucie, fort difficile à maintenir.

À ce moment, les suggestions sont loin d'être toutes-puissantes et peuvent provo­quer toute espèce de résistance. « Le réveil des idées, dit M. Charcot [270], est loin d'être aussi partiel que dans la catalepsie ; il y a une tendance à la reconstitution du moi et il peut y avoir résistance de la part du sujet. » Certainement un moi se reconstitue ; il est plus ou moins différent de celui de la veille, mais il existe ; « il a des caprices dont il est quelquefois impossible de le déranger [271] » ; il discute les idées qu'on cherche à lui imposer [272] et tantôt il élude par des moyens ingénieux [273], tantôt il repousse résolu­ment les ordres qu'on veut lui donner. Cette résistance est variable suivant les actes que l'on commande ; elle n'existe guère si l'acte est insignifiant ; elle est très grande si l'acte est pénible ou simplement désagréable pour le sujet. Jamais je n'ai pu, par sug­gestion consciente, faire agenouiller Léonie pendant le somnambulisme ; jamais je n'ai réussi à faire lever Lucie de son lit quand elle est couchée. « Cette résistance dépend aussi de la force morale de chaque individu qui n'est pas égale chez tous les hommes [274], » ni chez les somnambules, faut-il ajouter. Aussi ne suis-je pas très effrayé par le grand danger social que l'on a prétendu trouver dans la suggestion hypnotique. Je partage complètement l'opinion exprimée à ce sujet par M. Gilles de la Tourette, après une étude très complète sur cette résistance des somnambules. « Tous ces crimes que l'on suggère ne paraissent simples que dans un laboratoire où les poi­gnards sont en carton et où les pistolets ne partent que dans l'imagination du sujet [275]. » Dès que l'acte devient un peu sérieux, dès que le sujet n'a plus une confiance absolue dans son magnétiseur, il résiste, refuse d'accomplir l'acte, et, s'il ne peut mieux faire, commence une grande crise de convulsions, ce que font toujours les femmes ner­veuses quand elles sont embarrassées.

Si les sujets en somnambulisme sont ainsi capables de résistance, ils sont aussi capables de consentement volontaire. Bien souvent la somnambule fait ce qu'on lui dit par une sorte de complaisance qui lui est inspirée par diverses raisons : d'abord, elle a presque toujours quelque sympathie pour son magnétiseur et n'aime pas à se disputer avec lui, ensuite elle est très paresseuse et ne veut pas essayer des résistances inutiles, enfin elle s'amuse elle-même des expériences et prend souvent à cœur de les faire réussir. En général, les somnambules ne mettent donc que trop de bonne volonté à exécuter ce qu'on leur demande. Mais un acte exécuté à la suite d'un consentement volontaire, par complaisance, n'est pas une suggestion : aussi a-t-on pris bien souvent pour des suggestions ce qui n'en était pas ou ce qui n'en était qu'en partie seulement. Dès que le somnambulisme est un peu développé, nous voyons donc la résistance et le consentement volontaire venir modifier les actes exécutés par suggestion.

Mais une remarque beaucoup plus importante nous est fournie par l'étude de certains sujets dans certains somnambulismes particuliers que l'on peut reproduire à volonté. Il existe des somnambulismes parfaits, indiscutables à tous les points de vue, dans lesquels toute espèce de suggestibilité a complètement disparu, et cela même chez des sujets qui sont à l'état de veille extrêmement suggestibles. Plusieurs auteurs ont déjà remarqué que quelques somnambules, dans certains états possèdent une grande liberté. Puységur notait déjà l'indépendance relative de son somnambule [276]. Liébault remarque qu'il faut choisir son moment pour faire des suggestions, et il ajoute que, si on les fait mal à propos quand le somnambule n'est pas concentré, qu'il parle à tout le monde, on échoue le plus souvent [277]. Le docteur Philips [278], qui aime à forger des mots, distingue nettement un premier somnambulisme avec allonomie (obéissance à autrui) et un second somnambulisme avec autonomie (spontanéité et indépendance) : il appelle, je ne sais pourquoi, ce second somnambulisme hyper­physiologique, tandis que, à mon avis, c'est celui qui est le plus physiologique ou normal. M. Bernheim, qui a très bien montré que le somnambule n'était pas un pur automate physique [279], remarque aussi, à propos de la thèse du Dr Chambard, que le degré de suggestibilité n'est pas toujours en rapport avec la profondeur apparente du somnambulisme [280]. Enfin, M. Azam a exprimé la même vérité d'une manière complète et à une époque où les documents sur ce sujet n'étaient pas abondants, quand il dit à propos de Félida: « C'est une somnambule totale [281] ». « Il y a des degrés de somnam­bulisme de plus en plus complets », dans lesquels la notion du monde extérieur et l'indépendance peuvent être parfaites ; mais ces observations sont restées isolées, n'ont pas été reproduites volontairement et ne semblent pas avoir modifié l'opinion des auteurs sur la relation entre le somnambulisme et la suggestion.

Nous croyons que l'on peut constater et même reproduire à volonté des somnam­bulismes tout à fait identiques à celui de Félida. Nous avons décrit en effet, d'après plusieurs sujets, une série de somnambulismes de plus en plus profonds, qu'il est quelquefois très long et très difficile de produire, mais dans lesquels le sujet récupère peu à peu toutes les sensibilités et

tous les souvenirs qu'il paraissait avoir perdus. Dans le dernier de ces états, le sujet, si malade et si amoindri qu'il soit à l'état de veille, devient, au point de vue des sens et de la mémoire, absolument identique à l'individu le mieux portant et le plus normal. Quand j'ai observé cet état pour la première fois chez Lucie, j'ai voulu répéter les expériences ordinaires de suggestion que l'on fait avec les somnambules ; Lucie parut surprise, ne bougea pas et finit par éclater : « Mais vous me croyez donc bien bête pour vous figurer que je vais voir un oiseau dans ma chambre et courir après. » Il est à remarquer qu'elle venait de le faire précédemment pendant son premier som­nambulisme, mais maintenant toute suggestibilité avait disparu. Il en est de même, un peu moins nettement peut-être, pour Léonie : très suggestible en premier somnam­bulisme, elle l'est de moins en moins à mesure qu'elle s'enfonce dans le second. Le phénomène est surtout curieux chez Marie et chez Rose, d'abord parce que le passage d'un état à l'autre ne se fait pas, comme chez Lucie, par un sommeil de vingt minutes et un réveil brusque, mais s'accomplit lentement et par degrés, ensuite parce qu'elles sont entièrement suggestibles à l'état de veille. On voit ces femmes si hallucinables, si passives quand elles sont éveillées, reprendre, à mesure qu'elles entrent dans ce soi-disant sommeil, non seulement tous leurs sens et tous leurs souvenirs, mais toute leur spontanéité et leur indépendance. La catalepsie même des membres, leur immobilité dans la position où ils sont mis, qui existe toujours dès que l'individu est très légèrement suggestible, disparaît aussi absolument. Ce caractère, il est vrai, et toute la suggestibilité réapparaissaient quand on détruisait ce somnambulisme particulier pour ramener les sujets à leur état de veille.

Jules Janet a essayé de reproduire ces expériences relatives au somnambulisme supérieur sur un sujet célèbre, Witt ; il a, comme j'avais été amené à le faire, prolongé les passes après le premier somnambulisme et même après la léthargie du sujet et il a obtenu exactement les mêmes résultats, qu'il n'avait pas prévus [282]. Cette femme, dont le somnambulisme avait servi pour étudier toute la théorie des suggestions, avait un somnambulisme facile à produire et absolument ignoré, pendant lequel il était impos­sible de faire aucune suggestion.

Ces derniers phénomènes me semblent importants : ils nous montrent que, si le somnambulisme est une seconde existence, ce n'est pas nécessairement une existence faible, sans spontanéité et sans volonté. Les raisons qui rendent une personnalité fai­ble et qui la soumettent à toutes les influences suggestives peuvent se rencontrer pendant l'état de somnambulisme ou ne pas s'y rencontrer. Ce n'est donc ni dans la définition du somnambulisme ni dans les causes qui le provoquent, qu'il faut chercher l'explication de la suggestion et de son singulier pouvoir

L'hyperexcitabilité psychique. - Uneautre hypothèse intéressante et admise plus ou moins nettement par beaucoup d'auteurs a été proposée, mais en quelques lignes seulement, dans l'ouvrage de MM. Binet et Féré : « Nous croyons, disent-ils, qu'il faut chercher dans un second phénomène, l'hyperexcitabilité psychique, la cause de l'aptitude aux suggestions. À notre avis, si l'idée suggérée exerce un pouvoir absolu sur l'intelligence, les sens et les mouvements de l'hypnotique, c'est avant tout par son intensité [283]. » M. Binet revient avec plus de détails sur cette supposition dans un article, plus curieux que convainquant, sur l'intensité des images mentales [284]. Il me semble que les faits signalés dans cette étude peuvent être admis, mais interprétés autrement.

J'aurai d'abord quelques réserves à faire que l'on trouvera peut-être bien abstraites et pour ainsi dire métaphysiques sur cette expression - « l'intensité des phénomènes psychologiques. » Dans une discussion très remarquable à propos de la psycho-physique, un mathématicien anonyme, qui est en même temps un philosophe [285], faisait remarquer que les sensations ne peuvent ni s'égaliser, ni s'additionner ; qu'en un mot deux sensations, fussent-elles toutes deux des minima, n'étaient pas compara­bles comme des unités mathématiques. Sans doute, les causes extérieures de nos sensa­tions, le son, la température, etc., et même les effets de nos sensations dans le monde extérieur, mouvements, contractions musculaires, etc., sont mesurables et peuvent avoir des intensités différentes . mais les sensations elles-mêmes, considérées par leur côté interne et vraiment seul réel, ont-elles des quantités correspondantes 9 Cela ne me parait pas évident. La température passe de 0º à 15º et de 15º à 30º, et ma sensation passe du froid au tiède et du tiède au chaud. Peut-on dire que ma sensation de chaud soit un multiple de ma sensation de froid ? C'est une différence de qualité correspondant sans doute, d'après notre manière de nous représenter scientifiquement le monde extérieur, à des différences de quantité, mais qui n'en est pas une elle-même. Avant de soutenir qu'une image est plus intense ou moins intense qu'une autre, il serait bon de nous prouver que les deux images sont restées identiques en nature et qu'on ne prend pas une différence de qualité pour une différence de quantité.

C'est justement ce qui arrive, à mon avis, dans la plupart des exemples cités par M. Binet. Un sujet, nous dit-il, peut avoir dans l'esprit des idées qui ne lui paraissent pas des hallucinations ou qui ne se traduisent pas par des actes : il peut penser à un chien sans le voir, entendre parler d'une action sans l'exécuter ; mais si on insiste, si on commande plus longtemps, l'idée devient hallucination et action. C'est qu'au début elle devait être faible et qu'elle est maintenant plus forte [286]. Je pense au contraire que cette différence dans les résultats est due à ce que l'idée est maintenant toute diffé­rente. Les théories psychologiques qui assimilent à juste titre l'image et la sensation ne sont vraies que pour les phénomènes simples : l'image de la couleur bleue (quand elle n'est pas un simple mot) est identique en nature à la sensation du bleu. Mais il ne faut pas en conclure que l'idée d'un chien soit la même chose que la vue d'un chien et qu'il n'y ait entre les deux qu'une différence de degré. Il s'agit là de deux ensembles qui diffèrent énormément par la qualité et la complexité des images qui en font partie. L'idée d'un chien peut n'être qu'un rapport abstrait entre diverses images ou divers caractères ; elle peut être un simple mot de nature différente suivant les personnes, ou n'être qu'une image très vague de couleur uniforme, en un mot quelque chose de très simple. La sensation réelle ou l'hallucination d'un chien est un ensemble d'images visuelles, tactiles, auditives même très variées. Pour passer de l'une à l'autre, il faut, non pas renforcer, mais compléter l'image. Ce serait être bien maladroit, en face d'un sujet qui voit difficilement les hallucinations, que de répéter, même en criant très fort: « Tu vois un chien, tu vois un chien » on n'arriverait à rien. Il faut préciser et compléter l'image « Tu vois ses oreilles, tu vois sa queue, tu vois ses longs poils de couleur jaune, tu entends qu'il aboie », ou bien, si l'on a affaire à un sujet qui en soit capable, il faut lui laisser le temps de développer lui-même son image. Si, dans une conversation rapide, je dis à Léonie qu'il y a des moutons dans la prairie, au bord de la rivière, etc., j'éveille par chaque mot une image incomplète et vague qui ne sera pas une hallucination -, mais si après avoir dit : « Il y a mouton devant toi», je m'arrête brusquement et ne lui parle plus ; son idée se développe peu à peu, elle voit des détails nouveaux, sent la toison. entend le cri et finit par dire - « C'est un vrai mouton, » c'est-à-dire un mouton complet et non pas une image plus forte d'un mou­ton. La complexité de l'image a donné naissance à son objectivité [287]. Il en serait de même pour les actes qui se réaliseront ou ne se réaliseront pas, suivant que l'image motrice aura ou n'aura pas l'occasion de se compléter suffisamment.

M. Binet cherche aussi des preuves de sa théorie de l'intensité des images menta­les dans l'étude des suggestions posthypnotique, que nous ne pouvons examiner maintenant. Il remarque, ce qui est très vrai, que l'idée seule d'un acte indiquée au sujet pendant la veille ne suffit pas pour l'exécuter, ; il faut encore que l'acte lui ait été réellement suggéré pendant un somnambulisme et que cette suggestion n'ait pas été effacée par une crise ou quelque autre incident, et il en conclut que l'idée suggérée pendant le somnambulisme est plus intense que si elle a été seulement indiquée pendant le somnambulisme et oubliée après le réveil et dont le souvenir persiste : on pourrait tout aussi bien soutenir le contraire. En réalité, l'idée suggérée pendant le somnambulisme n'est pas représentée de la même manière, ni par les mêmes images, n'est pas associée aux mêmes souvenirs, ne fait pas partie de la même conscience que l'idée indiquée pendant la veille.. Elle est toute différente et non pas plus forte.

Enfin, M. Binet cite et interprète une observation que j'avais moi-même faite au­trefois [288]. Ayant remarqué que Lucie n'obéissait qu'à moi seul et voulant m'expliquer cette électivité, j'avais chargé une autre personne, M. M.... de faire dans la journée une suggestion à Lucie en mon nom : « M. Janet, avait-il dit, veut que vos deux bras se lèvent en l'air. » Le commandement avait été exécuté immédiatement, tandis que lorsque M. M... parlait en son nom propre, absolument rien n'était fait. M. Binet, en racontant ce petit fait, dis que le commandement fait en mon nom a été plus intense. J'ai été bien surpris en lisant cette explication, car M. Binet me semblait oublier une des théories les plus ingénieuses et les plus vraies qu'il avait lui-même contribué à établir, celle des suggestions avec point de repère. Quand on a dit à un sujet qu'il y a un portrait sur un papier, pourquoi le voit-il sur ce papier-là et non sur un autre ? Est-ce parce que l'image de ce papier en particulier est plus intense ? Non, l'auteur nous avait fort bien dit que le portrait était associé avec tel aspect d'un papier et que l'image n'était réveillée que par cet aspect. Pourquoi ne pas dire de même que, par habitude et dressage, la suggestibilité de Lucie a été pour ainsi dire endiguée et son obéissance rattachée à un point de repère toujours le même qui est mon nom et ma personne. C'est par sa qualité et non par son intensité que mon nom a amené l'acte. Lucie, en obéissant à un étranger qui lui commandait en mon nom, s'est trompée (inconsciemment il est vrai, mais nous verrons que cela importe peu), comme une somnambule qui verrait le portrait sur un autre papier que sur la carte désignée. D'ailleurs, dans le somnambulisme qui a suivi cette expérience, elle s'est montrée furieuse de son erreur automatique et s'est bien promis de ne plus s'y laisser prendre. Elle a tenu parole et cette expérience n'a plus jamais réussi. Les erreurs de ce genre ne sont pas rares chez les somnambules ; j'avais commandé à N... de s'endormir quand je lèverais le bras. Elle s'endort quand une personne quelconque lève le bras, voilà une sottise inconsciente dont Lucie et Léonie sont bien incapables. Est-ce que l'image du bras d'un étranger qui se lève est plus intense pour N... que pour Lucie ? Elle est au contraire moins nette puisque ce bras est confondu avec le mien.

Je n'insiste pas sur les paralysies et les anesthésies que M. Binet explique par une diminution des images et qui me semblent se rattacher à une tout autre cause * ; mais je désire m'arrêter sur une expression particulière de cet auteur. Les individus sugges­tibles, dit-il, sont atteints d'une hyperexcitabilité psychique qui donne nais­sance aux hallucinations et aux impulsions. L'expression a son importance, car on la rencontre dans différents auteurs ; c'est déjà la même idée qui se trouve dans la psychologie morbide de Moreau (de Tours), quand il attribue l'origine des impulsions à une excitation psychique. Ce mot, tout à fait inexact, comme nous allons le montrer, a contribué pour beaucoup à engager l'auteur dans son paradoxe célèbre sur le génie et la folie, « tant nous nous laissons facilement piper par les mots. » Sans parler de ces conséquences, examinons l'expression en elle-même. Peut-on dire que les individus suggestibles soient, au point de vue psychologique, des hyperexcités ? Mais ce sont des gens accablés d'anesthésies, d'amnésies, de paralysies de toute espèce, ce qui n'a jamais été une preuve d'excitation. Lucie est anesthésique totale, Rose anesthésique et paraplégique, Marie hémi-anesthésique, aveugle d'un œil et sourde d'une oreille, Blanche a tous ses sens réduits au minimum, etc. Comment peut-on dire que, si Lucie obéit à ma voix, c'est que le phénomène psychologique, ici l'image auditive, est plus intense dans une conscience hyperexcitée ? Elle entend donc ma voix comme un coup de canon ; mais non, elle est à moitié sourde et elle m'entend à peine. Peut-on dire que Marie imite mes mouvements, parce que ce phénomène visuel est plus intense chez elle que chez une autre ? mais elle est presque aveugle et ne lit que les plus grosses lettres du tableau : singulières manifestations de l'hyperexcitabilité. Cette excitation n'est pas dans les sens. dirat-on, elle est dans l'ensemble de l'esprit. Soit, mais que penser alors de l'exemple de Blanche, la plus suggestible de toutes celles que j'ai vues, qui est presque une idiote, restant inerte tout le jour et ne s'agitant qu'à l'heure des repas.

En un mot, considérez en fait les gens suggestibles et vous les trouverez faibles, hypo-excités, si l'on peut ainsi dire, et non hyperexcités. Mais faisons maintenant une vérification inverse: excitons réellement ces individus par les agents qui remplissent ce rôle. Je me suis souvent servi des passes dans ce but, non pas que je leur accorde une importante particulière, mais parce que, en pratique, c'était un excellent procédé pour exciter les sensibilités des hystériques. Mais si ce procédé déplaît, employons-en un autre. Le meilleur serait sans doute le bain électrique par la machine statique, mais les psychologues n'ont pas encore des laboratoires bien montés à leur disposition. Contentons-nous de faire passer dans les bras, les jambes, le tronc d'un sujet anesthésique, comme Rose, des courants de moyenne intensité, ou plus simplement mettons-lui autour du front un certain nombre de plaques de plomb ou d'étain qui agissent sur elle -, au bout d'un certain temps, assez long quelquefois, et s'il n'est pas survenu d'accident, elle va recouvrer toutes ses sensibilités. C'est bien maintenant qu'elle a une hyperexcitabilité psychologique, elle sent les plus légères impressions et retrouve tous les souvenirs de son existence. Eh bien, comme nous l'avons déjà remarqué, elle n'est absolument plus suggestible. Son ouïe, qui est hyperexcitée puisqu'elle saisit les plus légers sons, n'amène plus ni hallucination ni impulsions ; sa vue, qui est devenue très perçante, ne provoque aucune imitation. Le sujet est devenu normal au point de vue de la volonté, comme au point de vue de la sensibilité et des souvenirs. Ce fait se vérifie avec Lucie et avec Marie ; il nous permet d'affirmer que la suggestibilité serait plutôt une preuve de la faiblesse que de la force des phéno­mènes psychologiques.

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