L'automatisme psychologique - première partie.

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Description de quelques phénomènes

Il est difficile de résumer tous les phénomènes psychologiques que l'on peut pro­duire par la suggestion ; car d'un côté ils sont innombrables et extrêmement variés, et de l'autre ils ne présentent pas entre eux de différences bien tranchées, comme nous en avons trouvé dans les phénomènes cataleptiques. Le meilleur moyen de classer les suggestions positives, les seules étudiées dans le présent chapitre, consiste, croyons-nous, à les ranger d'après leur ordre de complexité croissante.

Phénomènes d'apparence cataleptique. - Sion lève le bras d'un individu sug­gestible, pendant le somnambulisme ou pendant la veille, et surtout si on le maintient en l'air quelque temps, presque toujours le bras restera dans la position où on l'a mis. C'est là un phénomène tout à fait analogue à celui qui a été observé pendant la catalepsie et il se présente quelquefois avec des caractères identiques. En effet, si on a pris la précaution de choisir un sujet dont le bras soit préalablement tout à fait anesthésique, on verra ce membre rester en l'air fort longtemps, descendre lentement sans secousse, sans que la respiration subisse pendant ce temps aucune modification. On sait, en effet, que cette absence d'oscillations et de troubles respiratoires prouve simplement l'anesthésie musculaire du bras et non l'existence d'un état cataleptique.

On peut constater également d'autres phénomènes du même genre: un crayon mis dans la main du sujet donne à N... l'envie de dessiner et elle fait indéfiniment sur un papier des traits ou des petites maisons. La vue d'un geste provoque quelquefois l'imi­tation et la répétition : Blanche, une jeune fille extrêmement suggestible à l'état de veille, imite exactement tous mes mouvements quand elle me regarde. Léonie, au début d'un certain état somnambulique, répète mes paroles avant d'y répondre, et Rose, dans un état analogue, tantôt répond aux questions, tantôt les répète. « Une jeune dame somnambule, lit-on dans le Journal du magnétisme [233], mise en rapport avec une personne quelconque, devient immédiatement son sosie. Elle reflète les gestes, l'attitude, la voix et jusqu'aux paroles de ses interlocuteurs. Chante-t-on, rit-on, marche-t-on, elle fait immédiatement la même chose, et l'imitation est si parfaite et si prompte que l'on peut se tromper sur l'origine de l'action. L'identification est telle que des étrangers, Russes, Polonais, Allemands, dont les idiomes sont très difficiles à prononcer, lui ont tenu des discours qu'elle a parfaitement reproduits. L'un d'eux, qui lui avait fait chanter un fragment d'hymne national, lui témoigna sa satisfaction en français avec un accent germanique très prononcé ; elle lui rendit son salut en répétant le compliment sur le même ton, et toute l'assemblée d'éclater de rire. »

Pourquoi considérer ces phénomènes comme distincts de ceux de la catalepsie ? Parce que les circonstances psychologiques qui les environnent ne sont pas les mêmes. L'individu cataleptique ne parle pas, ne comprend pas ce qu'il fait, semble n'avoir aucune idée ni de sa personnalité. ni des actes qu'il exécute ; il a, comme disait Maine de Biran, la sensation et non l'idée de sa sensation. Les sujets dont nous parlons maintenant sont tout différents : ils parlent et comprennent la parole, ils ont une personnalité, ils se rendent compte de ce qu'ils font. « Je pense que mon bras est en l'air », dira Blanche quand on lui demande à quoi elle songe. « J'ai envie de faire des petits dessins », dit N... quand elle tient un crayon. « Pourquoi ai-je envie de faire comme vous ? » dira une autre en me regardant lever la main. Le phénomène phy­sique est peut-être le même, mais le phénomène psychologique ne me parait pas identique.

Actes et hallucinations déterminés par la parole. - Le véritable intérêt de la suggestion se trouve dans les commandements que l'on peut donner par la parole. En effet, les paroles que l'on adresse à ces sujets, au lieu d'être répétées sans intelligence comme par les cataleptiques, sont comprises, et par leur sens déterminent toujours, sans le consentement de la personne, des actes et des hallucinations. Dit-on à l'un de ces individus : « Lève-toi, assieds-toi, remue ton bras », ou plus simplement encore : « Voilà ton bras qui remue », il comprend très bien ce que l'on veut dire, mais, sans qu'il y ait consenti, il se lève réellement, remue son bras, ou s'assied. Aussitôt le sens des paroles compris, l'acte est exécuté.

On peut provoquer par ce moyen un phénomène nouveau qui existait sans doute déjà, mais ne pouvait pas être constaté facilement pendant la catalepsie, c'est le phénomène de l'hallucination. Le sujet, qui peut maintenant parler, nous renseigne sur ce qu'il sent, et, par ses paroles comme par ses attitudes, nous montre qu'il éprouve, à propos de nos paroles, toutes espèces de sensations fausses. On lui fait entendre ainsi le son des cloches, des chants, des fanfares, on lui fait voir des fleurs, des oiseaux, sentir des odeurs, apprécier des goûts, soulever des fardeaux imaginaires, etc. En un mot, on provoque dans sa conscience tous les phénomènes qui d'ordinaire corres­pondent à des impressions réelles faites sur les différents sens.

Ces hallucinations sont ordinairement violentes et aussi vives que seraient de véritables sensations. Je fais boire à une femme de l'eau soi-disant magnétisée, et je la préviens que cette eau procure à l'estomac une douce chaleur : elle commence par ressentir cette sensation et s'en trouve bien. Je fais alors le geste de magnétiser le verre davantage : elle le prend, le porte à ses lèvres, puis le jette violemment par terre en poussant de grands cris. Cette eau trop magnétisée lui avait, disait-elle, affreu­sement brûlé la bouche. Léonie est capable de relire par hallucination des pages entières d'un livre qu'elle a lu autrefois, et elle distingue l'image avec tant de netteté qu'elle remarque encore des signes particuliers, comme les numéros des pages et les numéros des feuilles au bas de certaines pages : l'hallucination est identique, dans ces cas, à une sensation.

Quelquefois, au contraire, l'hallucination sera faible, analogue à une image loin­taine et vague, et alors on peut distinguer deux cas particuliers. Ou bien le sujet distinguant mal, éloigne pour ainsi dire son hallucination dans l'espace: Marie, qui n'a pas d'hallucination de l'ouïe bien nette, prétend toujours que la musique est dans la cour ou tout au plus dans la salle voisine, mais n'admet pas qu'elle soit tout près : « Oh non, dit-elle, on entendrait mieux si la musique était ici. » Dans l'autre cas, le sujet semble éloigner son hallucination dans le temps et en faire un souvenir. Mi... murmurait toujours quand je cherchais à lui suggérer une hallucination présente : « C'est vrai, vous avez raison, j'ai entendu cela, j'ai vu cela... mais comme c'est lointain... Il doit y avoir bien longtemps. » Je n'ai rencontré, il est vrai, que ce seul sujet qui parlât ainsi ; il faut cependant en tenir compte. Peut-être serait-il possible d'expliquer par ces hallucinations faibles, ces illusions du souvenir dont parlait M. Taine : « Dans le somnambulisme et l'hypnotisme, dit-il, le patient, qui est devenu très sensible à la suggestion, est sujet à de semblables illusions de la mémoire : on lui annonce qu'il a commis tel crime et sa figure exprime l'horreur et l'effroi » [234]. Je n'ose pas, n'ayant observé qu'un seul sujet de ce genre, soutenir complètement que les « hallucinations rétroactives » [235] sont toujours simplement des hallucinations faibles : elles sont quelquefois un phénomène plus complexe.

Nous avons réuni dans la même catégorie les actions et les hallucinations suggé­rées, quoique ces deux phénomènes semblent très différents l'un de l'autre. C'est qu'en réalité ils ont les rapports les plus intimes ; non seulement ils se produisent chez les mêmes sujets et dans les mêmes conditions, mais encore ils sont inséparables et n'existent jamais l'un sans l'autre. Il n'y a pas d'actes sans une image dans l'esprit qui, pour être liée à un mouvement, n'en est pas moins forte. Un sujet à qui j'ai dit de lever son bras, a dans l'esprit une image (musculaire ou visuelle suivant les cas) qui est très nette et parfaitement assimilable à une hallucination. En voici la preuve: Je com­mande à Marie de lever son bras, mais immédiatement je saisis sa main au passage et l'empêche de bouger ; comme elle n'a aucune sensibilité musculaire de ce côté, elle ne sent pas cet arrêt. Quelques instants après je lui demande où est son bras, et elle répond qu'il est en l'air, qu'elle le voit. A Rose, qui est paraplégique, je commande de remuer la jambe, elle semble faire un effort, mais sa jambe ne bouge pas. Comme j'insiste, elle se fâche et dit : « Mais elle est déjà levée ma jambe, vous ne la voyez donc pas. » Par un moyen ou par l'autre, nous avons supprimé l'acte qui masquait l'image et nous l'avons laissée isolée ; on voit alors qu'elle existait complètement et même ici sous forme d'hallucination.

D'autre part, il est facile de montrer qu'il y a toujours un mouvement en même temps que l'hallucination suggérée. Le fait peut quelquefois être vérifié directement : à un sujet visuel, c'est-à-dire qui, à ce moment, exécute ses mouvements au moyen des images visuelles, il est impossible de donner l'hallucination visuelle du mouve­ment de son bras sans que le bras ne remue réellement. Je commande à Léonie, après lui avoir bandé les yeux, de voir son bras gauche qui se lève et qui s'agite. Au bout de quelques instants elle dit : « Oui, je le vois, les doigts s'écartent » ; mais, en même temps, son bras gauche fait exactement ce mouvement qu'elle dit voir. Il y a quelques remarques à faire à propos de ce petit fait très simple et très important :

lº Ce mouvement se fait à l'insu du sujet quand il a lieu dans un membre anes­thésique ; mais il ne faut pas en conclure que ce soit un mouvement inconscient comme ceux que nous étudierons plus tard. L'origine du mouvement, ou plutôt son aspect psychologique, est bien dans l'esprit du sujet, c'est l'image visuelle qui a été suggérée. Il ne manque que la sensation musculaire en retour [236], qui avertit ordinaire­ment le sujet sain de l'exécution du mouvement;

2º Cette expérience ne réussit que si on provoque l'hallucination de l'image particulière, qui, chez ce sujet et à ce moment, sert au mouvement. Léonie est hémia­nesthésique gauche et, comme il arrive dans ce cas, se sert des images visuelles, pour exécuter les mouvements du bras gauche ; mais, chose singulière elle continue à se servir des images musculaires (kinesthésiques): pour exécuter les mouvements du bras droit. Il en résulte que l'hallucination visuelle du bras en mouvement provoque le mouvement à gauche, mais ne le provoque pas à droite. Pour amener le mouvement du bras droit, il faut l'hallucination kinesthésique du déplacement du bras, halluci­nation qui d'ailleurs est sans efficacité ou même impossible pour le bras gauche. Nous retrouverons ces détails quand nous parlerons des paralysies dans leurs rapports avec les anesthésies. Il nous suffit de rappeler ici combien ces expériences nouvelles faites par la suggestion orale viennent confirmer les hypothèses que nous avons faites à propos de l'imitation des mouvements dans la catalepsie et nous montrent l'union intime entre les images même visuelles et les mouvements.

S'agit-il maintenant d'hallucinations différentes et plus complexes qui ne consis­tent pas uniquement dans l'image d'un membre en mouvement, il y a encore certains mouvements expressifs, gestes ou paroles, qui accompagnent toujours l'hallucination. Au début de mes recherches sur le somnambulisme. n'étant qu'à demi convaincu de la puissance de ces commandements, je commis l'étourderie grave de faire voir à une somnambule un tigre entrant dans la chambre. Ses mouvements convulsifs de terreur et les cris épouvantables qu'elle poussa m'ont appris qu'il fallait être plus prudent, et depuis je ne montre plus à l'imagination de ces personnes que des belles fleurs et des petits oiseaux. Mais, si elles ne font plus de grands gestes de terreur, elles n'en font pas moins d'autres mouvements adaptés à ces spectacles plus doux: les unes, comme Marie, caressent doucement les petits oiseaux ; d'autres, comme Lucie, les saisissent vivement à deux mains pour les embrasser , d'autres, comme Léonie, qui se souvient de sa campagne, leur jettent du grain à la volée ; aucune femme ne peut voir une fleur par hallucination sans la porter à son nez, puis la mettre à son corsage.

Quand même les mouvements expressifs de ce genre manqueraient absolument, ce qui est bien rare, il y aurait toujours des mouvements plus simples que l'on peut appeler mouvements d'adaptation. D'après les observations de M. Féré, « l'état de la pupille varie avec la distance présumée de l'hallucination [237]. » Ce phénomène très constant d'ailleurs est peu visible, mais les mouvements des sourcils, des paupières, du globe de l'œil, les mouvements de la tête pendant les hallucinations auditives, le battement des narines pendant les hallucinations de l'odorat, les mouvements des doigts quand le sujet sent le contact d'un objet imaginaire, sont toujours très forts et très faciles à constater. M. Ribot avait prévu ce que l'observation est venue confirmer quand il disait : « Si, lorsque nous voyons un objet, le mouvement est un élément essentiel, ne doit-il pas jouer le même rôle quand nous voyons l'objet idéalement [238] ? » En un mot, il y a aussi bien mouvement à propos de la suggestion d'hallucination, que hallucination à propos de la suggestion de mouvement ; les deux choses ne peuvent pas être séparées.

Actes ou hallucinations, avec points de repère. - Aulieu de commander l'exé­cution immédiate d'un acte, on peut l'éloigner en quelque sorte et le rattacher à un signal convenu. Nous ne nous occupons pas maintenant des suggestions posthypno­tiques et nous supposons que le commandement et le signal d'exécution ont encore lieu pendant que le sujet reste dans le même état psychologique. Par exemple, je dis à Marie : « Quand je frapperai dans mes mains, tu te lèveras et tu feras le tour de la chambre. » Elle a bien entendu et garde le souvenir de mon commandement, mais ne l'exécute pas de suite : je frappe dans mes mains et la voici qui se lève pour faire le tour de la chambre. Il en est de même pour les hallucinations, on peut les rattacher à un certain signal qui sera une sensation quelconque auditive ou visuelle. Si je dis à Marie qu'elle verra un papillon traverser la chambre quand l'heure sonnera, ou qu'elle verra un oiseau sur l'appui de la fenêtre, le phénomène est identique : elle ne voit le papillon qu'au moment où l'heure sonne et n'aperçoit l'oiseau que sur l'appui de la fenêtre et non ailleurs.

Le dernier fait est le plus intéressant, car l'hallucination, étant liée à une sensation durable, toujours possible et susceptible de modifications, prend exactement le même caractère, persiste, disparaît, se modifie comme le point de repère lui-même. A n'importe quel moment du somnambulisme, si Marie regarde du côté de la fenêtre, elle reverra son oiseau, et cette liaison peut persister indéfiniment ; de là une quantité d'expériences dont voici la plus connue : On montre à une somnambule un portrait imaginaire sur une carte en apparence toute blanche et on confond ensuite cette carte avec plusieurs autres ; le sujet retrouve presque toujours le portrait sur la même carte qu'on lui a montrée et dans la même position, c'est qu'il reconnaît sans doute le papier à quelques petits signes caractéristiques. Si maintenant Marie ne voit plus l'appui de la fenêtre, elle ne verra plus l'oiseau : il lui suffit de détourner les yeux pour ne plus le voir. Enfin, si le point de repère varie d'une manière quelconque, grandit, diminue, se dédouble, etc., l'hallucination aura exactement le même sort. C'est là le phénomène qui a été si bien étudié par MM. Binet et Féré dans leurs expériences originales de la lorgnette, du miroir, du prisme. J'ai répété leurs expériences avec plusieurs sujets, surtout avec Lucie, et mes observations ont toujours été d'accord avec les leurs. Si on lui a montré, par exemple, un serpent enroulé autour de la lampe, elle voit dans la glace un second serpent aussi bien qu'une seconde lampe. En un mot, l'acte ou l'hallu­cination suggérés peuvent être rattachés à une certaine sensation qui sert de signal ou de point de repère et en dépendent alors absolument.

On ne saurait assez insister sur l'importance de cette suggestion à point de repère, car elle fournit l'explication d'un très grand nombre d'autres phénomènes. Citons quelques exemples de ce genre : nous avons vu dans le précédent chapitre que les sujets qui ont une anesthésie totale d'un sens ne pouvaient plus avoir d'hallucination de ce sens, mais il n'en est pas de même pour ceux qui n'ont qu'une anesthésie par­tielle. Ainsi Marie est aveugle de l'œil gauche, mais elle voit bien de l'œil droit, aussi peut-elle avoir des hallucinations visuelles. Quand elle rêve, elle voit comme tout le monde des objets colorés aussi bien à gauche qu'à droite, et si on lui suggère sans préciser une hallucination de la vue, en lui laissant les deux yeux fermés, elle la verra colorée. Cela peut s'expliquer facilement, comme le montrait tout récemment M. Binet, si l'on songe « que le champ de la représentation, plus étendu que le champ de la sensation, est formé par une synthèse des champs visuels [239]. » L'imagination du malade complète le champ visuel et reconstitue la représentation intégrale de l'objet.

Mais alors comment comprendre le fait suivant ? Si on précise l'endroit où l'objet doit se trouver en disant qu'il est à gauche, ou bien si on ferme l'œil droit du sujet en laissant l'œil gauche ouvert, on ne peut plus produire chez Marie aucune hallucination visuelle. M. Paul Richer a signalé ce fait l'un des premiers : « Bar.... dit-il, est à l'état de veille achromatopsique de l'œil droit. L'œil gauche étant fermé, nous lui montrons (par suggestion) Arlequin, elle le dépeint tout couvert de petits carreaux gris, blancs et noirs , Polichinelle est également vêtu de blanc et de gris : « C'est original, ajoute-t-elle, mais ce n'est pas beau. » Nous ouvrons l'œil droit et aussitôt la notion des couleurs reparaît et Arlequin et Polichinelle lui paraissent bariolés comme on a coutume de les représenter [240]. » Depuis, beaucoup d'auteurs ont signalé des faits identiques. J'ai observé un fait de ce genre pour le sens du tact. Rose, insensible sur le reste du corps, avait récupéré la sensibilité aux lèvres ; les hallucinations de contact, chatouillement, chaleur, etc., n'étaient senties qu'aux lèvres et non sur le reste du corps. Ces phénomènes, en apparence singuliers, dépendent simplement de la pré­sence ou de l'absence des points de repère qui servent au sujet pour localiser une hallucination. Si, après avoir donné une hallucination à Marie au moment où elle a les deux yeux ouverts, je lui ferme l'œil droit, elle ne voit plus clair et ne distingue plus les points de repère auxquels son hallucination était rattachée ; elle a alors complè­tement perdu de vue l'oiseau ou la fleur que je lui montrais. Si, au contraire, on lui donne une hallucination quand elle a les yeux fermés, cette image ne se rattache à aucun point de repère et peut persister malgré la fermeture des yeux. Les autres expériences, et les modifications que subissent les hallucinations, après des modi­fications partielles des sens, s'expliqueraient de la même manière.

Je rattacherai aussi à cette théorie de l'hallucination avec point de repère un fait singulier que présente toujours une des somnambules que j'ai étudiées. et que je ne puis m'expliquer autrement. L'hallucination suggérée ne se produit chez Léonie que si elle est touchée sur une partie découverte de son corps par la personne qui a suggéré l'hallucination. Quoique je lui aie commandé de voir des fleurs, Léonie cesse de les voir dès que je ne touche plus sa main ou son visage ; d'autres personnes ont beau la toucher, lui tenir la main, l'hallucination ne reparaît pas ; si je la touche de nouveau, même légèrement et sans la prévenir, Léonie pousse un cri de joie et se montre enchantée de revoir son bouquet de fleurs. Il est probable que l'hallucination est associée ici avec la sensation du contact de ma main qui est comme un point de repère. Mais, dans cette expérience, comme dans plusieurs des précédentes, les phé­nomènes psychologiques sont rarement tous conscients et nous ne pouvons insister maintenant sur leurs détails.

Je suis très disposé pour ma part à expliquer de la même manière, a considérer comme de simples hallucinations avec point de repère, les phénomènes intéressants qui ont été signalés par différents auteurs, comme MM. Dumontpallier, Magnan, Bérillon [241], etc., sous le nom « d'hallucinations bilatérales de caractère différent sui­vant le côté affecté ». Il est possible, disent ces auteurs, de faire éprouver à un même sujet deux hallucinations différentes simultanément, une à droite et l'autre à gauche ; ainsi, « on lui fera sentir le goût du rhum sur le côté droit de la langue et le goût d'un sirop sur le côté gauche, on lui fera voir par un œil une scène horrible et par l'autre un riant tableau champêtre [242]. » Ces auteurs tirent de ce fait des conclusions qui me paraissent bien graves sur l'indépendance fonctionnelle des deux hémisphères céré­braux. Sans préjuger de la théorie en elle-même, je crois qu'il faut renoncer à employer ce fait particulier comme moyen de démonstration. Les hallucinations simultanées et de nature différente sont faciles à reproduire pour les sens qui sont répandus sur une assez large surface et qui peuvent fournir au sujet, plusieurs points de repère simultanés. Il n'est pas nécessaire, pour les obtenir, de tenir compte de la division bilatérale du corps ou du cerveau, et on peut facilement répéter toutes ces expériences sur un même côté du corps. Sur mon ordre, Marie a simultanément la sensation de chaleur au pouce de la main droite et le froid au petit doigt de la même main, elle voit du même côté et par le même œil un tableau gai à côté d'un tableau triste ; enfin elle sent aussi deux hallucinations du goût sur la langue, mais au lieu de les sentir l'une à droite et l'autre à gauche, elle a de la confiture au bout de la langue et du sel au fond, elle trouve même que c'est très mauvais et très désagréable. En un mot, je suis disposé à croire que les différents points du corps et les différents objets ont servi simplement de points de repère dans ces hallucinations bilatérales.

La même considération serait à opposer à bien des théories qui sont très compli­quées et ne tiennent pas compte d'un fait aussi simple. On peut habituer le sujet à faire tel acte, à se contracturer ou à s'endormir quand on le touche avec tel métal, à se réveiller quand on presse telle zone de son corps, etc. L'objet qu'on lui laisse toujours reconnaître d'une manière quelconque, la pression sentie d'un point du corps lui sert de signe et amène l'acte ou l'hallucination. Le sujet ne trompe pas, comme on pourrait le croire, car il ne consent pas plus à cette suggestion qu'aux autres, c'est l'opérateur qui se trompe lui-même en ne tenant pas assez compte des lois psychologiques quand il s'occupe de phénomènes qui sont psychologiques. Le danger opposé, c'est d'expli­quer tout par des suggestions de ce genre ; il faut une critique bien délicate pour tenir la balance égale et nul ne peut se vanter d'y être parvenu.

  Actes et hallucinations complexes ou à développement automatique. - Aulieu de commander l'un après l'autre chaque mouvement ou chaque hallucination, il suffit, avec certains sujets, de leur indiquer une idée initiale qui, avec une apparente spon­tanéité, se développe dans leur esprit de toutes manières et se manifeste par une longue suite d'actes et d'hallucinations diverses. Tu vas écrire une lettre, ... tu vas chanter un air, » dis-je à Lucie ou à Rose, et elles vont faire leurs préparatifs pour écrire, composent une lettre ou bien chantent indéfiniment toutes sortes de morceaux. Si je dis à Léonie qu'il y a un mouton devant elle, elle le voit, mais aussitôt, sans que j'ajoute rien, elle l'entend bêler et imite son cri, puis elle le caresse et sent sa toison sous sa main. Une pièce d'or réelle produit chez ce sujet une contracture générale si elle est appliquée au front ; une pièce d'or imaginaire que l'on met dans sa main et qu'il s'applique lui-même au front produit le même résultat. L'ongle du pouce est hyperesthésié ; si on le frappe, le sujet a des petites convulsions et des contractures ; l'hallucination d'un oiseau sur sa main la fait penser à un coup de bec imaginaire donné par l'oiseau sur son ongle et elle a une petite crise convulsive. On trouverait dans tous les ouvrages de nombreux exemples de ces hallucinations qui se compli­quent et se complètent spontanément. C'est là ce qui rend ces rêves mimés si amusants quand on a affaire à un sujet vif et assez intelligent. L'hallucination « d'un voyage », comme elle disait, devenait chez Lucie une véritable comédie avec mille péripéties inattendues. Non seulement elle éprouvait le mal de mer sur les bateaux, comme le sujet dont parle M. Richet, mais elle se figurait tomber dans l'eau, nageait sur le parquet et se relevait dans une île déserte en grelottant. Naturellement, je lui ai fait faire les plus belles expéditions sur la lune, au centre de la terre, etc. : il me suffisait de lui donner un thème sur lequel son imagination brodait les complications les plus extravagantes. Je ne puis insister sur ces spectacles comiques ; ils sont toujours surprenants à voir, mais ils sont maintenant trop connus pour qu'on les décrive.

Faut-il rattacher à une association du même genre entre des images qui s'évoquent spontanément les unes les autres, ces phénomènes qui ont été désignés sous le nom de transfert des attitudes et des hallucinations par l'aimant ? Si l'on provoque un phénomène à droite sur un sujet, une pose ou un mouvement du bras, une halluci­nation placée à droite, on peut le faire passer de l'autre côté dans une position exacte­ment symétrique en approchant un fort aimant du bras gauche ou du côté gauche de la tête. Le fait, en lui-même, est à peu près indiscutable, et, s'il est loin de se rencontrer chez tous les sujets, au moins existe-t-il chez quelques-uns, mais son interprétation me paraît bien délicate.

Sans prétendre donner ici plus qu'ailleurs une conclusion générale, qui est impossible aujourd'hui, je constaterai seulement les résultats de mes propres obser­vations. D'abord, le transfert est un phénomène assez rare ; je ne l'ai constaté que sur deux sujets, Léonie et N... ; les autres sujets, ou bien ne changent pas, ou bien réagissent tout autrement après l'application de l'aimant. Ensuite, même sur ces deux sujets, le transfert peut être produit par toutes espèces de choses autres que l'aimant, par l'approche de ma main, ou par des objets inertes. Je me suis amusé un jour à produire les transferts les plus merveilleux et les plus compliqués en approchant de la tête de Léonie une écorce d'orange tenue au bout d'un long bâton. Pour trancher mes doutes sur l'action de l'aimant, j'ai expérimenté, comme on aurait toujours dû le faire. avec un électro-aimant. M. Rousseaux, professeur de physique, à l'obligeance duquel j'ai eu si souvent recours, se tenait dans une pièce voisine ; il ouvrait ou fermait le courant sans faire le moindre bruit et sans me prévenir : quant à moi, j'approchais l'aimant du sujet sans savoir si le courant passait ou non et je notais les résultats. Je dois dire que les phénomènes se produisirent tout de travers sans aucun rapport avec l'ouverture ou la fermeture réelle du courant.

Enfin, il est bon de savoir qu'un phénomène tout à fait analogue au transfert peut se produire en vertu de lois uniquement psychologiques, sans qu'il y ait d'ailleurs aucune suggestion précise à ce sujet. M. Paulhan [243] a récemment étudié, dans la Revue scientifique, la loi du contraste qui amène automatiquement dans l'esprit des phéno­mènes tout à fait opposés à la suite les uns des autres : on dit oui, au lieu de dire non ; on a envie de rire quand il faudrait pleurer, etc. Les médecins connaissent bien ce fait singulier que l'émotion produit quelquefois chez les malades ; ceux-ci se retournent brusquement sur le ventre quand on leur dit de se mettre sur le dos. J'ai vu moi-même avec Jules Janet, à l'hôpital de l'Hôtel-Dieu, une femme hystérique qui avait une bien étrange habitude ; elle faisait toujours et malgré elle avec le bras gauche tout ce qu'on lui disait de faire avec le bras droit, et réciproquement. Les phénomènes d'allochirie dans lesquels une personne localise dans sa main gauche ce que l'on fait à sa main droite sont bien connus ; j'en ai noté un que je signale à titre de curiosité, car je ne le comprends guère. Léonie étant en somnambulisme, je la pique avec une épingle du côté droit (côté sensible), elle pousse un cri et la voilà qui se fâche contre sa main gauche ; elle commence un singulier délire dans lequel elle soutient que sa main n'est plus à elle, qu'on la lui a changée. En réalité, la main gauche qui était anesthésique est devenue sensible. Il peut donc exister un automatisme psychologique, assez mal connu il est vrai, qui rattache les images relatives aux deux côtés du corps et éveille ou modifie l'une à propos de l'autre [244].

D'autre part, il me semble que l'aimant, comme les plaques métalliques, comme l'électricité, a une action véritable sur ces systèmes nerveux affaiblis. Lucie, qui n'a jamais été dans un hôpital, qui ne connaît rien de ces questions, qui s'était jusque-là prêtée à toutes les expériences sans aucune émotion, est tombée raide, contracturée depuis les mâchoires jusqu'aux pieds, pour avoir touché un aimant. Rose reprend, grâce à l'aimant, une sensibilité tactile que la suggestion ne peut lui rendre. Bien d'autres faits, dans l'étude desquels je ne puis entrer, me portent à croire à cette action [245].Voici donc, avec toutes réserves, l'opinion qui me semble vraisemblable: L'action de l'aimant doit être une excitation vague, analogue à celle qui est produite par le courant électrique, les plaques de Burq, ou mêmes les passes, et la forme parti­culière sous laquelle cette excitation se manifeste, retour de la sensibilité, contrac­tures ou transferts, dépendrait de lois plutôt psychologiques que physiques. C'est d'ailleurs à peu près à cette conclusion que M. Féré était parvenu par de tout autres études : « Le premier effet de l'aimant ou du métal spécifique pour le sujet, dit-il, est de déterminer une dynamogénie, quel que soit le côté sur lequel il est appliqué ; le transfert ne vient qu'après. Toute espèce d'excitation sensorielle produit le transfert par le même mécanisme [246] ».

Je ne parlerai pas des expériences de MM. Binet et Féré sur la polarisation des sensations et des sentiments, car je n'ai jamais rien constaté de semblable ; je ne signalerai les hallucinations complémentaires que j'ai peu étudiées que pour montrer combien l'association des idées peut y jouer quelquefois un rôle important. L'hallu­cination d'une couleur, quand elle se prolongeait, était suivie, disait-on, par l'halluci­nation de la couleur complémentaire. Peut-être ai-je mal fait les expériences, peut-être n'ai-je pas rencontré de sujets présentant des hallucinations visuelles assez for­tes ; toujours est-il que les couleurs accusées par les sujets à la suite d'une halluci­nation colorée ne m'ont paru présenter aucune loi bien nette.

Léonie, après l'hallucination du rouge, déclare voir du blanc, après le vert du rouge, après le bleu du blanc, après le rouge du vert, après le jaune du bleu, après le violet du blanc, après l'orangé du vert, après le vert du bleu ; quoique quelques-unes de ces hallucinations colorées coïncident avec celles qu'indiquerait la théorie des couleurs complémentaires, il n'y a pas là de loi bien régulière. Je n'ai pas été plus heureux avec d'autres sujets, Lucie et Marie m'ont indiqué les couleurs qu'elles prétendaient voir tout à fait au hasard.

Peut-être une autre expérience nous montrera-t-elle comment se forme cette image en apparence complémentaire. Je suggère à Léonie une hallucination du goût et, après quelques moments, je la fais disparaître subitement : souvent elle ne sent plus rien, mais parfois elle accuse, comme après l'hallucination visuelle, une autre sensation consécutive. Ainsi le goût du sucre a été suivi par le goût du poivre, le goût du vinaigre par le goût du sel, le goût de la chicorée est suivi par le goût du café, et enfin le goût du café amène à sa suite le goût du cognac. Ces successions de goûts, les deux dernières surtout, sont peut-être très logiques, mais je ne crois qu'elles manifestent une loi physique bien nouvelle. Ces observations ne détruisent en aucune façon la loi des hallucinations complémentaires, car un fait négatif ne supprime pas un fait positif ; elles montrent seulement que cette loi n'est pas d'une application très générale et dépend de conditions très complexes.

Ce développement automatique des idées dans l'esprit du sujet forme, comme le phénomène précédent, une des grandes difficultés de la psychologie expérimentale : il est d'autant plus dangereux que, s'étant produit une fois dans un sens, il se répètera indéfiniment de la même manière. L'expérimentateur est sans cesse exposé à prendre une association d'idées de son sujet pour une loi générale de la psychologie.

Hallucinations générales ou modification de toute la personnalité par sugges­tion. - Cedernier phénomène, très intéressant et qui résume tous les précédents, peut se présenter sous deux formes. La première a été très bien décrite dans l'ouvrage de MM. Bourru et Burot sur les variations de la personnalité. Si on affirme au sujet qu'il recommence une période passée de sa vie, qu'il n'a plus que tel âge, ou simplement si on lui donne une attitude, une contracture, un état de sensibilité particulier qu'il avait à tel ou tel âge, on le voit prendre en même temps tous les caractères physiques et moraux qu'il avait à cette époque et revivre pour ainsi dire complètement une période écoulée de son existence. Le sujet sent, pense et parle comme il faisait à ce moment ; il croit voir et entendre ce qui existait alors, il n'a plus d'autres souvenirs que ceux qu'il pouvait avoir à cette époque. « Quand on rend à une femme hystérique l'état maladif qu'elle avait autrefois (paralysie du côté gauche et hyperesthésie cutanée à gauche), elle se croit à la Salpêtrière dans le service de M. Charcot [247]. » « Ce n'est pas la contracture qui entraîne ce mode enfantin de l'intelligence et de l'expression, cette contracture ramène ce malade à son enfance parce que c'est dans son enfance qu'elle a existé. [248] » Rien n'est plus facile et plus intéressant que la vérification de ce phéno­mène : on peut faire jouer ainsi au sujet toutes les scènes de sa propre vie et constater, comme si on se reportait à cette époque, des détails qu'il croyait avoir oubliés complètement et ne pouvait raconter. Léonie est restée deux heures métamorphosée en petite fille de dix ans et elle vivait de nouveau sa propre existence avec une viva­cité et une joie bien étrange, criant, courant, appelant sa poupée parlant à des personnes dont elle ne se souvenait plus, comme si la pauvre femme fut réellement retournée à l'âge de dix ans. Quoiqu'elle soit en ce moment toujours anesthésique du côté gauche, elle reprenait sa sensibilité complète pour jouer ce rôle.

Ces modifications de la sensibilité et des phénomènes nerveux par une suggestion de ce genre donnent lieu quelquefois à de singuliers phénomènes. Voici une obser­vation qui semble une plaisanterie et qui est cependant exacte et en réalité assez facile à expliquer. Je suggère à Rose que nous ne sommes plus en 1888, mais en 1886 au mois d'avril, pour constater simplement les modifications de sensibilité qui pour­raient se produire. Mais voici un accident bien étrange ; elle gémit, se plaint d'être fatiguée et de ne pouvoir marcher. « Eh bien, qu'avez-vous donc ? - Oh rien, mais dans ma situation... - Quelle situation ? » Elle me répond d'un geste, son ventre s'était subitement gonflé et tendu par un accès subit de tympanite hystérique : je l'avais, sans le savoir, ramenée à une période de sa vie pendant laquelle elle était enceinte. Il fallut supprimer la suggestion pour faire cesser cette mauvaise plaisanterie. Des études plus intéressantes furent faites par ce moyen sur Marie : j'ai pu, en la ramenant succes­sivement à différentes périodes de son existence, constater tous les états divers de la sensibilité par lesquels elle a passé et les causes de toutes les modifications. Ainsi elle est maintenant complètement aveugle de l'œil gauche ; et prétend être ainsi depuis sa naissance. Si on la ramène à l'âge de sept ans, on constate qu'elle est encore anes­thésique de l'œil gauche ; mais si on lui suggère de n'avoir que six ans, on s'aperçoit qu'elle voit bien des deux yeux et on peut déterminer l'époque et les circonstances bien curieuses dans lesquelles elle a perdu la sensibilité de l'œil gauche. La mémoire a réalisé automatiquement un état de santé dont le sujet croyait n'avoir conservé aucun souvenir.

Dans la deuxième forme de ce phénomène, les mêmes changements généraux de toute la personnalité peuvent encore être obtenus sans faire appel au souvenir, mais simplement par l'imagination du sujet. Ce fait est assez anciennement connu et on en rencontre çà et là dans les vieux ouvrages de bien curieuses descriptions. Dans les expériences de soi-disant « magie magnétique » de Dupotet, ces transformations étaient fréquentes et le célèbre maître les décrit dans ce style ronflant que l'on connaît « Mais essayons dans un sujet viril de faire naître la décrépitude que la vieillesse saisisse le vif et pétulant jeune homme, qu'elle se présente avec son caractère indé­lébile, afin que l'on ne puisse s'y méprendre. Il faut que les années marquent de leur sceau celui que la nature a placé au quart du chemin de la vie ; que sans transi­tion il devienne centenaire. Le voici : à ma voix, son échine se courbe, ses membres fla­geolent, sa parole est faible, elle a perdu son timbre argentin : les traits se rident, l'œil perd sa vivacité. Il s'appuie sur la canne que je lui ai donnée. Ce n'est plus un jeune homme robuste. Les années ont opéré leurs ravages. Il n'a plus rien de la fleur des ans, son langage est celui du vieillard guilleret. Sa bouche est béante, à son nez est suspendue une larme tenace. Il crachote une matière glaireuse. Il sourit malicieu­sement, prend sa prise et se promène à pas mesurés : c'est la nature vieillie, l'homme près du tombeau. Mais, que dis-je ? il se croit jeune : il jette un regard assassin sur de jeunes demoiselles, et ses yeux semblent dire: Je suis encore capable ! Vain et fanfa­ron vieillard, je ne puis te laisser ainsi dans ton innocente démence. Reviens, reviens bien vite à ton printemps ; ce qui divertit l'assemblée m'attriste trop le cœur. Vivante image du déclin de la vie, tu donnes trop à penser, et les moments que je te ravis, jeune homme, me pèseraient comme un crime [249] ». J'ai cité le morceau tout entier, car il donne une idée de la manière de Dupotet ; j'abrège d'autres citations que l'on pour­rait extraire en grand nombre d'autres ouvrages. « J'ai dit à Mlle N... : « Vous êtes un prédicateur. » Aussitôt ses mains se sont jointes, ses genoux se sont légèrement fléchis ; puis, la tête penchée en avant et les yeux tournés vers le ciel avec une expression de piété fervente, elle a prononcé lentement et d'un ton très ému quelques paroles d'exhortations [250]. » On sait que M. Ch. Richet, dans des articles parus d'abord à la Revue philosophique [251] et réunis ensuite dans son ouvrage sur L'homme et l'intelli­gence  [252], a ressuscité ces expériences qui étaient alors oubliées et, sous le nom d'Objectivation des types, a donné des descriptions de changement de personnalité par suggestion qui, depuis cinq ans, ont été cités dans tous les ouvrages de psy­chologie.

Le phénomène est en effet fort curieux et très facile à reproduire : la plupart de mes somnambules ont subi des changements de ce genre, mais elle n'ont pas été toutes aussi intéressantes. Lucie, changée en général d'armée, en petite fille, en marin, en archevêque, était celle qui jouait ces comédies avec le plus de perfection. Son caractère se reflétait d'ailleurs dans ces changements et, comme elle est fort irréli­gieuse, elle jouait un archevêque confessant des pénitentes d'une manière si peu orthodoxe qu'il m'est impossible d'en rapporter la description. Léonie n'était remar­quable que dans certaines scènes : changée en général d'armée, elle se lève, tire un sabre et s'écrie: « En avant ! du courage !... sortez-moi des rang-, celui-là, il ne se tient pas bien... où est le colonel de ces hommes ?... allons, rangez-vous mieux que cela... oh ! la mitrailleuse, comme cela tonne... ces ennemis sont nombreux, mais ils ne sont pas organisés comme nous, ils ne sont pas à leur affaire, ah ! mais... » Elle tâte sa poitrine « mais oui... j'ai été décoré sur le champ de bataille pour la bonne tenue de mon régiment. » On voit qu'il y a dans cette scène assez peu d'imagination ; il en est de même si je la change en vieille femme de quatre-vingt-dix ans ; elle ne sait plus guère que tousser et geindre : « Tenez, fait-elle en montrant ses membres, il n'y a plus rien... je suis bien fatiguée, je vais vous quitter bientôt. » Au contraire, il y a une de ces hallucinations qui sur elle réussit parfaitement bien, c'est quand on la métamorphose en grande dame ou en princesse. Elle étale majestueusement sa robe sur un canapé, remue un éventail imaginaire et parle en minaudant de la cour, de ses terres et des marquis insolents. J'étais étonné de la perfection de cette comédie, quand j'appris, en causant avec elle dans cet état, qu'il n'était pas provoqué pour la première fois et qu'autrefois, il y a vingt ans, son premier magnétiseur la changeait déjà en princesse. Elle se souvenait d'avoir eu une belle robe de velours « toute pareille » et d'avoir reçu dans son grand salon M. le Dr Perrier. Ce médecin était un de ceux qui la magnétisaient souvent autrefois, vers 1865. Ce serait là, s'il le fallait, une preuve de plus de la connaissance qu'avaient les magnétiseurs de tous ces phénomènes de suggestion.

Nous sommes obligé, à propos de ces changements de personnalité, par sugges­tion, de revenir sur une question déjà étudiée dans le chapitre précédent. Les changement de la mémoire et de la personnalité que nous avons constatés dans les somnambulismes différents sont-ils identiques à ces hallucinations complexes pro­duites par suggestion? Sans pouvoir rien affirmer de définitif, car tous ces états psychologiques ont beaucoup d'analogie les uns avec les autres, nous nous conten­terons d'exposer quelques raisons qui nous empêchent d'assimiler complètement ces deux phénomènes. L'état de la mémoire, qui nous a paru jusqu'à présent si important, n'est pas le même. Pendant un de ces changements de personnalité obtenus par suggestion lors du premier somnambulisme, le sujet ne garde aucun souvenir des autres changements. Ainsi, joue-t-il le rôle d'une grande princesse, il ne sait ce que je veux dire quand je lui parle du costume de général qu'il avait l'instant précédent. Il ne se souvient pas de l'état de veille ; étant princesse, il ne sait pas ce qu'est Léonie et ne veut même pas croire que ce soit une pauvre paysanne habitant sur ses terres ; il ne se souvient pas non plus de l'état de somnambulisme ordinaire et du personnage de Léonie 2 ; inutile d'ajouter qu'il ne se souvient pas davantage du second som­nambulisme et du personnage de Léonie 3. Cette personne a absolument oublié ce qu'elle savait dans ces états : par exemple, elle ne sait plus mon nom; si elle me parle, elle m'incorpore à son rêve et me donne un nom de fantaisie ; quand elle est prin­cesse, elle m'appelle « marquis de Lauzun » et me parle en minaudant ; quand elle est général, elle me prend pour un colonel et m'offre... une absinthe. Elle ne garde, dans un de ces états d'hallucination, que les souvenirs absolument généraux, parole, habitudes, notions du monde, qui, chez ce sujet d'ailleurs, sont un fonds commun à tous les états. Elle garde en outre, dans un de ces changements, le souvenir du changement exactement pareil qui a eu lieu autrefois. Est-elle de nouveau princesse, elle me dit: « Tiens, monsieur le marquis de Lauzun, je vous ai déjà vu il y a quelque temps, nous avons parlé d'une paysanne à laquelle vous vous intéressiez et que je ne connais pas du tout. » Elle se souvient même des personnes qu'elle a vues il y a vingt ans, quand M. Perrier, faisant déjà cette expérience, la changeait aussi en princesse. Mais le fait important à noter c'est qu'elle ne se souvient que du même rêve, tout le reste est absolument perdu pour elle.

Quand l'hallucination est terminée, quand elle cesse d'être princesse, Léonie re­vient à son somnambulisme ordinaire sans passer par aucun intermédiaire, ni léthar­gie, ni catalepsie. Le plus souvent, quoique ce ne soit pas constant, Léonie 2 de retour garde le souvenir du changement de personnalité : « Quel singulier rêve j'ai fait !... j'avais une robe de velours et je causais dans un beau salon avec un marquis... vous n'étiez pas là. » Si quelquefois ce souvenir manque complètement dans le somnam­bulisme de Léonie 2, nous sommes certains de le retrouver dans le second somnam­bulisme. Léonie 3, qui se souvient de tout le reste de sa vie, se souvient aussi de ces hallucinations : « Est-elle assez bête, cette pauvre Léonie ? dit-elle ; elle a cru être une princesse, c'est vous qui lui faites croire cela. »

Il est facile de voir maintenant que l'état de la mémoire est tout différent pendant le second somnambulisme que nous avons étudié. Au lieu d'être restreint à l'état lui-même, le souvenir porte sur toute la vie et sur tous les changements quels qu'ils soient. Au réveil, le souvenir de ce somnambulisme ne se retrouve dans aucun autre état. Ce sont les caractères précisément inverses, et l'état de la mémoire a tant d'importance dans ces phénomènes que je crois pouvoir me servir de cette différence pour séparer ces deux changements dans la notion de la personnalité sans en mécon­naître les analogies. Ces deux modifications sont dues à cette loi de l'esprit d'après laquelle un ensemble de phénomènes complexes se développe automatiquement à la suite d'un premier fait simple: mais, dans un cas, le somnambulisme a son point de départ dans une modification réelle de l'état de la sensibilité et de la mémoire ; dans l'autre, le changement de personnalité dépend primitivement d'une idée et d'une hallu­cination et ne produit les modifications de la sensibilité et du souvenir que secon­dairement et d'une manière incomplète.

Malgré ces restrictions, on comprend qu'il est possible de construire par sugges­tion chez des individus suggestibles des états qui seront assez analogues à des somnambulismes. Si je rappelle devant un sujet de ce genre les caractères qu'il avait pendant un somnambulisme précédent, il se rendormira de nouveau, parce que la suggestion lui fera commencer cette série de phénomènes psychologiques qui cons­tituaient son second état. Peut-être même peut-on endormir de cette manière des sujets qui ne sont pas habitués au somnambulisme ; mais, dans ce cas, l'état hypno­tique sera, croyons-nous, moins franc et moins net, et laissera des souvenirs, de même que le simple changement de personnalité de nos sujets leur laisse le souvenir d'un rêve. Le somnambulisme véritable prend son point de départ dans une modification de l'état sensitivo-sensoriel ; le somnambulisme par suggestion n'en est qu'une repro­duction plus ou moins exacte.

Toutes les suggestions précédentes, quoique de plus en plus compliquées, étaient cependant assez facilement intelligibles ; nous devons signaler maintenant des faits bien plus curieux et qui, dans l'état actuel des sciences psychologiques, sont bien plus difficilement explicables : il faut au moins les constater [253]. Je veux parler de ces suggestions qui semblent agir non sur la pensée de la somnambule, mais sur son corps. Tous les magnétiseurs et même tous les médecins ont donné des exemples de cette influence d'une pensée sur le corps ; il faudrait un volume de citations pour rappeler les guérisons miraculeuses des saints et des apôtres [254] et les guérisons par des pilules de mie de pain baptisées de beaux noms [255]. Nous n'insisterons que sur un point que nous avons pu constater nous-même. « Un magnétiseur peut faire, écrivait déjà Charpignon [256], qu'une douleur fictive produise une trace de blessure ou qu'un sinapisme idéal rougisse la peau. » « A la volonté du magnétiseur le sang d'une saignée cessait de couler ou recommencait à se répandre [257]. » On connaît à une époque plus récente les expériences décisives de M. Focachon à Nancy, de MM. Bouru et Burot à Rochefort. J'ai répété quelques-unes de ces expériences, par exemple la brûlure par suggestion sur Léonie et sur Rose. Elle produisit sur la première une forte rougeur et un gonflement de la peau, et sur l'autre une véritable brûlure avec bulle blanche et croûte durcie les jours suivants. Mais le phénomène qui m'a particulière­ment intéressé et qui est plus facile à reproduire, c'est simplement le sinapisme par suggestion. Il se produit lentement chez Léonie, mais plus rapidement chez Rose, presque sous les yeux ; en quelques heures la peau rougit fortement à l'endroit désigné, se gonfle et offre l'apparence d'un véritable sinapisme fortement marqué, dont la trace persiste même bien plus longtemps qu'à l'ordinaire.

Ce gonflement de la peau est étroitement en rapport avec la pensée du somnam­bule ; d'abord il se produit à l'endroit qui a été désigné et non à un autre ; puis il affecte la forme que le sujet lui prête. Je dis un jour à Rose, qui souffrait de contrac­tures hystériques à l'estomac, que je lui plaçais un sinapisme sur la région malade pour la guérir. Je constatais quelques heures plus tard une marque gonflée d'un rouge sombre ayant la forme d'un rectangle allongé, mais, détail singulier, dont aucun angle n'était marqué, car ils semblaient coupés nettement. Je fis la remarque que son sinapisme avait une forme étrange: « Vous ne savez donc pas, me dit-elle, que l'on coupe toujours les angles des papiers Rigollot pour que les coins ne fassent pas mal. » L'idée préconçue de la forme du sinapisme avait déterminé la dimension et la forme de la rougeur. J'essayai alors un autre jour (les sinapismes de ce genre enlevaient très facilement ses contractures et ses points douloureux), de lui suggérer que je décou­pais un sinapisme en forme d'étoile à six branches ; la marque rouge eut exactement la forme que j'avais dite. Je commandai à Léonie un sinapisme sur la poitrine du côté gauche en forme d'un S pour lui enlever de l'asthme nerveux. Ma suggestion guérit parfaitement la maladie et marqua sur la poitrine un grand S tout à fait net. Nous ne pouvons signaler maintenant d'autres exemples de cette action de la pensée sur le corps ; ce serait sortir des limites que nous avons assignées à ce chapitre, car nous ne parlons ici que des suggestions qui se sont exécutées consciemment pendant la durée d'un même état psychologique.

Les autres phénomènes qui se produisent par suggestions, les actions thérapeuti­ques, les contractures et ces phénomènes que l'on pourrait appeler négatifs, les anes­thésies, les amnésies, les paralysies, nous semblent nécessiter une discussion parti­culière et devoir être examinés à part. Les phénomènes que nous venons de décrire, quoique très différents les uns des autres, forment cependant un groupe ayant des caractères communs et peuvent être expliqués de la même manière.

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