L'automatisme psychologique - première partie.

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Résumé historique de la théorie des suggestions

Les auteurs qui, de nos jours, ont attiré l'attention sur les phénomènes de la sug­gestion sont tous aujourd'hui bien connus et quelques-uns sont justement célèbres : il est inutile de rappeler les travaux de Liébault, de Ch. Richet, de Bernheim, de Binet, de Feré et de tant d'autres qui ont attaché leur nom à cette étude. Faire l'histoire de la suggestion à notre époque ce serait faire l'histoire complète de l'hypnotisme, que nous ne pouvons avoir l'intention d'entreprendre. Mais on nous pardonnera, si nous faisons un retour, trop rapide malheureusement, sur les anciens magnétiseurs qui, tout igno­rés et méprisés qu'ils sont, avaient cependant découvert et étudié à peu près tous ces phénomènes dont la description a fait aujourd'hui la gloire de bien des auteurs. Nous avons la conviction, que nous n'espérons pas faire partager, qu'il y avait parmi eux de véritables savants d'autant plus dévoués à leur science qu'ils ne pouvaient obtenir d'elle ni gloire ni avantage d'aucune sorte. Ils ont consacré leur vie à des travaux que nous pouvons à peine soupçonner, à étudier des phénomènes extrêmement longs et délicats dont le petit hypnotisme d'aujourd'hui ne donne aucune idée, et ils ont apporté dans cette étude une patience, une ténacité et quelquefois une intelligence qui auraient dû leur mériter plus de bonheur. Beaucoup de charlatans se sont couverts et essayent encore de se revêtir de ce nom de magnétiseurs, mais ce n'est pas une raison pour jeter un mépris général sur tous ceux qui ont été les véritables précurseurs de la psychologie expérimentale.

Les magnétiseurs d'autrefois connaissaient parfaitement les phénomènes de la suggestion. Le rapport de 1784 sur les expériences de Mesmer est déjà formel sur ce point. « Tous étaient soumis à celui qui les magnétisait ; ils avaient beau être dans l'assoupissement, sa voix, un regard, un signe les en retirait... On ne peut s'empêcher de reconnaître à ces effets constants une grande puissance qui agite les malades, les maîtrise et dont celui qui magnétise semble être le dépositaire. » Puységur, l'un des premiers qui ait constaté le somnambulisme artificiel, remarque de suite ce phéno­mène : « Lorsque je jugeais ses idées devoir l'affecter d'une manière désagréable, je les arrêtais et je cherchais à lui en inspirer de plus gaies ; il ne me fallait pas pour cela faire de grands efforts -, alors je le voyais content, s'imaginant tirer à un prix, danser à une fête, etc. Je nourrissais en lui ces idées et par là je le forçais à se donner beaucoup de mouvement sur sa chaise, etc. » [221]. Deleuze, l'un des premiers maîtres de tous les magnétiseurs, indique comme caractère essentiel d'un somnambule « qu'il est soumis complètement à l'influence de celui qui magnétise... » [222]. Il décrit même très bien quelques pages plus loin la suggestion posthypnotique, celle qui s'exécute après le réveil et dont nous ne parlerons pas dans ce chapitre [223]. A la même époque l'abbé Faria mettait en œuvre la suggestion « d'une façon scientifique » [224], et son influence fut telle que tous les ouvrages postérieurs racontent toujours un grand nombre d'expé­riences imitées des siennes. Tous les auteurs qui ont écrit sur le magnétisme décrivent des actions, des hallucinations, des rêves imposés à des somnambules par la parole du magnétiseur.

Braid ne fit qu'étudier plus exclusivement et produire d'une autre manière un phénomène que tous les magnétiseurs auraient pu lui enseigner, et encore se laisse-t-il tromper dans ses expériences de phréno-hypnotisme quand il prétend exciter les di­verses passions de ses sujets en pressant les différentes bosses de leur crâne. Charpignon, un véritable magnétiseur, rapporte très bien ces phénomènes à leur origine qui est la suggestion [225], et Dupotet sait bien mieux exciter ces mêmes senti­ments de la colère ou de l'affection sans toucher le crâne et simplement en parlant au sujet [226]. Il ne faut pas oublier qu'en 1854, Hébert de Garnay faisait un cours public ayant pour titre la « Suggestion orale » [227], et que tous ceux qui se sont occupés de magnétisme ont connu ces leçons. Aussi n'y a-t-il rien de surprenant à trouver dans les œuvres de tous les magnétiseurs postérieurs des expériences et des discussions relatives à ces phénomènes. Rien ne serait plus facile, pour tous les faits sans exception qui ont été signalés dans les ouvrages d'hypnotisme moderne, que d'em­prunter des exemples aux ouvrages publiés de 1850 à 1870.

Mais, dira-t-on, si les magnétiseurs connaissaient ces phénomènes, ils les expli­quaient mal et faisaient intervenir inutilement un fluide mystérieux. Les magnéti­seurs, je crois, distinguaient à peu près tous, comme le fait si nettement le Dr Philips (Durand de Gros), l'état de suggestibilité dans lequel le sujet se trouvait actuellement plongé (état hypotaxique) et la suggestion elle-même faite dans cet état (phénomènes idéoplastiques). Leurs théories de physiologie fantaisiste ne s'appliquaient guère qu'au premier fait, c'est-à-dire aux procédés à employer pour amener le sujet à l'état de suggestibilité, et quant à la suggestion elle-même, ils l'expliquaient par des lois uniquement psychiques. J'avoue d'ailleurs que cette manière de séparer les choses ne me paraît pas si ridicule et que je ne suis pas disposé à croire que la suggestion puisse expliquer tout et en particulier qu'elle puisse s'expliquer elle-même.

Si on préfère des théories outrées dans lesquelles on rapporte à l'influence morale du magnétiseur ou à « la force de l'imagination », comme on disait alors, tous les phénomènes possibles, il est facile d'en trouver bien des exemples. Bertrand explique ainsi les croyances singulières des somnambules ; la prétendue vue du fluide, la prévision des maladies et même l'action des métaux. « Ce sont toujours, dit-il, les idées des magnétiseurs qui ont de l'influence sur les sensations des somnambules... les métaux, lorsque les magnétiseurs le veulent, ne doivent avoir aucun empire sur les personnes magnétisées, c'est l'idée qui les rend nuisibles » [228]. Plus tard, en 1850, le Dr Ordinaire soutint une discussion fort curieuse contre les théories fluidistes de son temps [229]. Le grand argument qu'il invoque sans cesse, c'est la suggestion à l'état de veille. « J'ai obtenu, dit-il, sans magnétisation préalable, l'insensibilité.... la paralysie, l'ivresse, le délire, et cela sans avoir besoin d'endormir le sujet, simplement en disant « Je veux »... Il m'a suffi de dire: « Je veux que vous dormiez » pour endormir ». A-t-on rien fait de plus fort et la suggestion est-elle une découverte d'aujourd'hui ?

Non seulement les phénomènes moraux, mais les phénomènes physiologiques les plus curieux furent étudiés et rattachés à la force de l'imagination. Les expériences les plus hardies de vésication par suggestion, les explications les plus nettement psycho­logiques des stigmates, des convulsionnaires se trouvent complètement exposées dans les ouvrages de Charpignon [230].

Mais tous ces travaux, riches sans doute en observations exactes et en aperçus ingénieux, mais souvent incomplets et obscurs, furent à peu près complètement oubliés. Ce ne fut que vers 1875, quand Barrett  [231] en Angleterre et Ch. Richet [232] en France eurent démontré au public scientifique l'existence des suggestions insurmon­tables et des illusions imposées par la parole, que l'attention des psychologues et des physiologistes se porta décidément sur ces études aussi originales que fécondes. Il ne faut pas trop oublier que tous ces travaux avaient été indiqués et commencés par les anciens magnétiseurs français.

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