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Chapitre III: La suggestion et le rétrécissement
du champ de la conscience
Toute personnalité une fois constituée pense et
agit : de quelle manière les personnalités diverses que nous avons
vues se former et grandir presque sous nos yeux vont-elles penser et
agir ? On peut ramener cette question à l'étude d'un fait
particulier plus important que tous les autres et que l'on désigne sous le nom
d'obéissance aux suggestions, car la présence ou l'absence de cette docilité
est le trait essentiel de leurs pensées et de leurs actions.
Tous les hommes agissent les uns sur les autres et les
relations sociales ne consistent guère qu'en actions et réactions
réciproques. Mais cette influence a lieu d'ordinaire ou semble avoir lieu au
moyen d'un intermédiaire qui est le consentement volontaire : si vous
agissez de la sorte, c'est bien sans doute parce que vous suivez mes conseils,
mais c'est aussi et surtout parce que vous voulez bien les suivre. Il ne s'agit
pas de chercher ici si ce consentement est accordé librement ou non : bien
souvent sans doute on consent à un acte parce que l'on ne peut pas faire
autrement, mais peu importe ; il suffit de remarquer maintenant que le
plus souvent il y a acceptation plus ou moins résignée et conscience de
l'acceptation. Eh bien, on a constaté que, dans certains cas assez nombreux,
cet intermédiaire du consentement volontaire était tout à fait inutile
et disparaissait même entièrement : des individus subissaient
une influence étrangère, obéissaient ponctuellement sans avoir consenti
à obéir et sans savoir qu'ils obéissaient. On a donné le nom de
suggestion à cette influence d'un homme sur un autre qui s'exerce sans
l'intermédiaire du consentement volontaire.
Les phénomènes de suggestion ont été d'abord
remarqués par les magnétiseurs pendant certains états de somnambulisme
artificiel : aussi la connaissance de ces faits avait-elle été emportée
par ce courant de mépris niais que l'on a affecté pendant si longtemps pour ces
études. Mais, depuis quelques années, on les a retirés de cet oubli injuste, et
par réaction on leur a accordé une importance peut-être un peu exagérée.
Aussi sont-ils maintenant tellement connus qu'il est bien difficile de revenir
sur leur description. Après une revue historique rapide et forcément incomplète,
qui a surtout pour but de montrer combien l'étude de la suggestion est
ancienne, nous nous contenterons de rappeler par quelques exemples les faits
les plus importants. Nous n'étudions d'ailleurs dans ce chapitre qu'une forme
de suggestions, la plus simple de toutes, celles qui sont exécutées par le
sujet peu de temps après qu'il les a reçues, sans qu'il ait changé
d'état psychologique dans l'intervalle, et celles que le sujet comprend et
exécute avec pleine conscience. Nous rattachons à une autre étude
l'analyse des suggestions exécutées par le sujet après un réveil ou un
changement d'état et celles qui se présentent avec l'apparence d'actes
inconscients. Après la description des faits, doit se placer
naturellement l'étude des hypothèses plus ou moins vraisemblables qui
les expliquent et la vérification de ces hypothèses. Suivant le conseil
que donnait M. Paul Janet [220], dans les articles qu'il a consacrés à cette question, nous
essayerons de confirmer nos suppositions par l'examen des actes naturels qui
présentent les mêmes caractères que les actes suggérés. Mais, afin
d'examiner des choses comparables et produites dans les mêmes
circonstances, nous choisirons nos exemples d'actions naturelles parmi celles
qui sont exécutées par ces mêmes personnes qui se sont montrées
suggestibles.
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