L'automatisme psychologique - première partie.

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Les diverses existences psychologiques successives. - les changements de personnalité dans les somnambulismes artificiels.

Nous avons exposé comment les modifications de la mémoire pouvaient s'expli­quer facilement par des modifications dans la nature ou la qualité des images qui faisent à un instant donné partie de la conscience, et comment ces modifications de la mémoire amenaient des modifications de la personnalité ou de l'existence psycholo­gique tout entière. Il est maintenant possible de nous faire une idée générale du somnambulisme artificiel, de l'état des personnes magnétisées, qui a trop longtemps paru surnaturel et inexplicable. L'état somnambulique, comme nous l'avons montré au début de ce chapitre, ne présente pas de caractères qui lui soient propres, qui soient en quelque sorte spécifiques. Étant donnée une personne que l'on ne peut examiner que dans un seul moment de son existence, il est impossible de déterminer dans quel état elle se trouve [196]. L'état somnambulique n'a que des caractères relatifs, et ne peut être déterminé que par rapport à un autre moment de la vie du sujet, l'état normal ou l'état de veille. « Lorsqu'on a eu l'occasion de les observer (les somnambules), disent les anciens magnétiseurs qui s'y connaissaient, on reste convaincu qu'il y a deux vies bien distinctes ou du moins deux manières d'être dans la vie des somnambules » [197]. Cela est tout à fait exact, le somnambulisme est une existence seconde qui n'a pas d'autre caractère que d'être la seconde.

Ainsi s'explique cette vérité si souvent répétée qu'il n'y a pas un seul phénomène constaté pendant le somnambulisme, anesthésie ou excitation sensorielle, paralysies, contractures, émotions ou faiblesse intellectuelle [198], etc., qui ne se retrouve fréquem­ment chez une autre personne pendant sa vie ordinaire. Seulement, chez celle-ci, ce caractère est constant et normal pendant toute la vie, chez celle-là, il est accidentel et n'existe que pendant la seconde vie, mais en réalité, c'est le même caractère. Un sujet qui est idiot, ou aveugle, ou intelligent en somnambulisme, ne l'est pas autrement que celui qui est idiot, aveugle ou intelligent pendant sa vie normale, seulement il ne l'est pas toute sa vie. Rose, dans un de ses somnambulismes profonds, devient hémi-anesthésique gauche ; c'est chez elle actuellement un état tout à fait normal, car, depuis sept mois que je l'ai vue tous les jours, elle a toujours été anesthésique totale. Cet état ne dure pas, car si je la réveille ou même si je la laisse tranquille sans exci­tation, elle perd peu à peu cette sensibilité du côté droit et rentre dans sa vie normale pendant laquelle elle ne sent rien. Mais cet état, que nous qualifions de somnam­bulisme chez Rose, est en ce moment la vie normale de Marie. qui depuis un mois est hémi-anesthésique gauche, et les caractères de cet état sont exactement les mêmes chez elle. Bien plus, Rose elle-même, il y a quelque temps, a passé trois mois, comme nous l'avons vu, en hémi-anesthésie gauche. Elle était donc naturellement pendant ces trois mois dans l'état qui est maintenant un somnambulisme. Mais si vous la réveillez, elle va tout oublier. Sans doute, mais n'a-t-elle pas tout oublié aussi quand, après ces trois mois de demi-santé, elle s'est réveillée anesthésique totale. C'est le changement détat sensoriel, ce n'est pas le réveil qui fait l'oubli. Et si je trouvais le moyen de donner subitement à mon voisin, qui est peintre et visuel, mon état de conscience à moi, qui suis moteur, il ne se souviendrait plus de sa vie passée qui paraissait cepen­dant parfaitement normale.

Cette conception du somnambulisme nous explique aussi l'infinie diversité des somnambules qui est aussi grande que celle des hommes qui nous entourent : ils peuvent en effet prendre tous les caractères psychologiques possibles, pourvu que ce ne soit pas exactement ceux de leur état normal. Il y a des personnes tout à fait intel­ligentes qui prennent en somnambulisme un type d'existence appartenant ordinai­rement à des idiots. R... un garçon épileptique [199] que j'endormais facilement, présente une vie somnambulique insignifiante. Il a alors un peu de sens musculaire, car il laisse ses bras dans la position où je les mets ; il a un peu d'ouïe, car il répond par un grognement à toutes mes paroles. Mais c'est tout, il ne comprend rien et par conséquent n'obéit pas aux suggestions ; il ne parle pas et son éducation serait plus difficile à faire que celle de la fameuse Laura Bridgman. Il est inutile de l'entre­prendre ; il n'y a qu'à le réveiller et à lui rendre sa première vie qui, sans être bien remarquable, est encore supérieure à la seconde. Lem. est atteint pendant la vie somnambulique d'une infirmité déplorable : il n'a aucune mémoire ; semblable à la somnambule dont parle le Dr Philips [200], qui oubliait une syllabe à mesure qu'elle en épelait une autre, il oublie à l'instant même ce que je viens de lui dire. Il peut à la rigueur exécuter des commandements simples au moment même où ils sont faits, il ne peut les exécuter plus tard, car il les a toujours oubliés ; son éducation serait fort difficile. N.... au contraire, est douée pendant la vie somnambulique d'une mémoire étonnante [201] ; elle se rappelle, comme je l'ai dit, les plus petits détails de ses somnam­bulismes précédents, même à un an de distance. Toutes les autres somnambules dont j'ai parlé ont, dans leur seconde vie, une intelligence ordinaire, quelquefois remar­quable, les sensations et les idées qu'une personne de leur situation pourrait avoir.

Quand, pendant la vie seconde, les sujets ont ainsi des sens, de la mémoire et de l'intelligence, ils ne tardent pas à présenter un phénomène très curieux et cependant explicable. Ils acquièrent, pendant cette nouvelle existence, une éducation, des con­naissances, un caractère comme ils en ont acquis un pendant leur première existence.

On peut prévoir alors ce qui va arriver quand les somnambulismes se répéteront très souvent et seront très prolongés. D'abord, la seconde personnalité qui vient de naître subira l'influence des idées et des manières de son magnétiseur comme un enfant subit l'influence de ses parents. Elle prendra des habitudes, des manières, des croyances qui lui auront été inspirées presque sans qu'on le sache ni qu'on le veuille. Tel magnétiseur, telle somnambule, pourra-t-on dire. Montrez-moi une somnambule, et je saurai vite qui l'a endormie et quelles sont les opinions, les croyances scien­tifiques ou autres de son premier maître. Pourquoi Léonie est-elle catholique prati­quante à l'état de veille et protestante convaincue en somnambulisme ? C'est tout simplement parce que son premier magnétiseur était protestant, il ne faut pas chercher là d'autre mystère. Pourquoi certains somnambules ont-ils sans cesse une attitude dramatique ? C'est parce qu'on les a exhibés sur des planches comme des bêtes curieuses et qu'ils ont appris à jouer un rôle et à simuler quoique étant réellement en somnambulisme [202]. Cette éducation du somnambule par celui qui l'endort est le grand danger de ces expériences ; elle nous expose à trouver que nos somnambules vérifient toujours nos propres idées [203]. Nous avons indiqué, dans notre introduction, les quelques précautions que nous avons cherché à prendre ; mais nous comprenons bien que seules les vérifications par d'autres expérimentateurs peuvent donner une portée générale à nos études.

Quelle que soit l'influence de l'éducation sur un sujet, il apporte cependant dans cette vie nouvelle, comme les enfants dans leur existence normale, des prédispo­sitions et des facultés particulières. M. Beaunis nous dit qu'il n'a jamais rencontré de mensonges de la part d'une somnambule [204]. C'est qu'il a été bien heureux: il y a des somnambules qui mentent comme Lucie, ou qui sont l'honnêteté même comme Léonie, ainsi que, dans la vie normale, il y a des mauvais et des bons [205]. Il faut tenir compte aussi, non seulement de l'influence du magnétiseur, mais de l'influence de toutes les autres personnes qui parlent au sujet dans son nouvel état et contribuent à le développer. Pour le montrer, il suffit de décrire un de nos sujets, Léonie, sur qui toutes ces influences ont exercé une action des plus curieuses. Cette femme, dont l'existence est tout un roman bien invraisemblable quoique réel, a eu des accès de somnambulisme naturel depuis l'âge de trois ans. Elle a été endormie constamment par toutes sortes de personnes depuis l'âge de seize ans et elle a maintenant quarante-cinq ans. Tandis que sa vie normale se développait d'une façon dans son milieu campagnard et pauvre, sa seconde vie se passait dans les salons ou dans les cabinets d'étude et naturellement prenait une tout autre direction. Aujourd'hui cette pauvre paysanne est, dans son état normal, une femme sérieuse et un peu triste, calme et lente, très douce avec tout le monde et extrêmement timide : on ne soupçonnerait pas, en la voyant, le personnage qu'elle renferme en elle. À peine endormie, après la période de transition, survient « le réveil à une autre existence » [206], la voici méta­morphosée ; la figure n'est plus la même, les yeux restent fermés, mais l'acuité des autres sens compense la perte de la vue. Elle est gaie, tapageuse et remuante, d'une manière quelquefois insupportable ; elle reste bonne, mais elle a acquis une singulière tendance à l'ironie et à la plaisanterie mordante. Rien n'est plus curieux que de causer avec elle à la fin d'une séance quand elle a reçu la visite de quelques personnes nou­velles qui désiraient la voir endormie. Elle me fait leur portrait, singe leurs manières, prétend connaître leurs petits ridicules, leurs petites passions, et invente un roman sur chacune d'elles

Il faut ajouter à ce caractère nouveau une quantité énorme de souvenirs nouveaux qu'elle ne soupçonne même pas pendant la veille, car l'oubli a toujours été complet au réveil. Dernièrement un médecin du Havre, qui avait vu fréquemment cette femme pendant son somnambulisme et qui était de ses amis (car elle a alors ses préférences), la rencontra bien éveillée en dehors de la ville ; oubliant dans quelles circonstances il l'avait vue, il alla au-devant d'elle pour lui dire bonjour. La pauvre femme resta stupéfaite, ne reconnaissant pas du tout celui qui lui parlait. Il y a ainsi une foule de choses qu'elle ne sait qu'en somnambulisme. Il ne serait pas conforme aux lois mêmes de la psychologie élémentaire que cet ensemble de sensations, de souvenirs, d'habi­tudes et de caractères fit une synthèse, un système identique à celui qui forme la personnalité normale. C'est aussi une tout autre personne qu'à l'état de veille, et qui connaît l'une ne peut se faire aucune idée de l'autre.

Nous savons que les somnambules dans leur second état gardent le souvenir de leur première existence et qu'ils peuvent, par conséquent, faire eux-mêmes cette comparaison des deux personnalités. Il est intéressant de savoir ce qu'ils pensent de ce changement.

Le plus souvent, surtout dans les premiers somnambulismes, quand le sujet a beaucoup de souvenirs de son premier état et très peu du second, il se sent simple­ment changé. La plupart expriment cette différence en disant qu'ils sont endormis [207], et rien n'est plus curieux que ces personnes qui, les yeux ouverts, causant facilement, répètent de temps en temps : « C'est vrai que je dors, oh ! je dors bien. » Je crois que c'est là une phrase toute faite et qui n'a aucun sens. Les somnambules disent qu'ils dorment parce qu'on leur a dit qu'on les endormait et que, dans la pensée populaire, magnétiser veut dire endormir. Il est même mauvais de trop répéter cela au som­nambule, car il finit par se croire obligé de dormir réellement et prend une expression abrutie qui n'est pas indispensable. Les personnes plus intelligentes, comme N... me disaient : « Mais non pourtant je ne dors pas, c'est absurde de dire cela ; seulement je suis changée, je suis drôle: qu'est-ce que vous m'avez donc fait ? » Nous soupçonnons maintenant ce qu'on leur a fait, nous savons que l'on a profité de leur instabilité psychologique pour changer l'état de leurs sens en paralysant ou plus souvent en excitant l'un d'entre eux. Cette modification qu'accuse le sujet, elle se manifeste quelquefois grossièrement et d'une manière objective. L'une était sourde à l'état de veille et entend maintenant [208]. L'autre ne sentait rien ou ne voyait rien, et maintenant a un tact exquis et voit même dans l'obscurité [209]. Tous les sujets que nous avons cités avaient des modifications sensorielles de ce genre, souvent même des modifications motrices correspondantes ; comme ils conservaient le souvenir de leur ancien état et pouvaient comparer, ils trouvaient naturellement cela « très drôle ». Quelquefois les somnambules en restent là et ne modifient jamais leur expression ; la différence entre l'état somnambulique et la veille n'est pas assez forte pour qu'ils se rendent compte de la scission de la personnalité. Lucie, dans son premier somnambulisme, même après un grand nombre de séances, restait toujours la même et disait toujours : « C'est moi Lucie, mais vous m'avez changée. » Quelquefois les changements peuvent être considérables, mais se faire peu à peu par des degrés si nombreux et si insensibles que le sujet, habitué en quelque sorte au changement conserve son identité. Il en est ainsi de Rose qui, dans ses trois ou quatre états somnambuliques, continue à dire, si on l'interroge sur ce point : « C'est bien toujours moi... mais pas tout à fait la même chose. »

Souvent aussi les choses se passent autrement et, soit peu à peu par le progrès de la seconde existence, soit brusquement à la suite d'un changement trop fort, le sujet refuse de se reconnaître, se moque de son ancienne personnalité et prétend être une nouvelle personne.

Cette singulière coutume des somnambules de se dédoubler ainsi est très fré­quente et a été signalée dès les premières études sur ce sujet. « Les somnambules parlent d'eux-mêmes à la troisième personne, dit Deleuze [210] comme si leur individu dans l'état de veille et leur individu dans l'état de somnambulisme étaient deux per­sonnes différentes... Mlle Adélaïde ne convenait jamais de l'identité d'Adélaïde avec Petite, nom qu'elle recevait et se donnait pendant sa manie (somnambulisme), etc. » « Leur esprit de veille et celui du somnambulisme, dit Aubin Gauthier [211], sont deux choses différentes. » Tous les écrivains du magnétisme animal ont d'ailleurs décrit ce fait, qui est aussi fréquent qu'il est curieux.

N.... qui se trouvait d'abord changée, prétendit bientôt qu'elle était autre. « Qui êtes-vous donc alors ? » lui ai-je demandé. - « Je ne sais pas... je crois que je suis malade. » N'insistant pas sur cette singulière réponse qui n'est peut-être pas absurde, je lui demandais de quel nom il fallait l'appeler, elle voulut prendre le nom de « Nichette ». Ce petit nom ne doit pas faire sourire : aucun détail n'est insignifiant dans ces phénomènes délicats. C'était là le petit nom par lequel on désignait cette personne dans sa première enfance et elle le reprenait en somnambulisme. Le fait n'est pas rare : nous venons de voir une somnambule de Deleuze qui s'appelle « Petite ». M. le Dr Gibert m'a raconté qu'une femme de trente ans, endormie pour la première fois, parlait d'elle-même sous le nom de la petite Lilie. Pourquoi ce retour à l'enfance ? Est-ce parce que les hystériques, ordinairement visuelles à l'état de veille, reprennent leur sens musculaire dans ces somnambulismes profonds et que ce sens a été probablement le plus utilisé dans l'enfance ? Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce retour de la somnambule à l'état d'enfance qui est un des grands facteurs de la suggestion. Lucie, qui restait la même, disait-elle, pendant le premier somnambu­lisme, change complètement d'avis quand on la met dans le second. Le changement devient probablement trop fort, car elle ne se reconnaît plus ; elle prend alors sponta­nément un autre nom, celui d'Adrienne (Lucie 3) qu'elle choisit dans des circons­tances sur lesquelles nous reviendrons plus loin.

Enfin, il peut arriver que tout changement d'état soit assez accentué pour produire l'illusion du dédoublement de la personnalité. Léonie, dès le premier somnambulisme que nous avons décrit, refuse son nom ordinaire et prend celui de Léontine auquel ses premiers magnétiseurs l'avaient habituée. « Cette brave femme n'est pas moi, dit-elle, elle est trop bête » ; elle ajoute : « c'est l'autre, tout vrai, tout vrai » ; mais c'est là une habitude qu'on lui a donné ; quant à elle, elle se croit aussi vraie que « l'autre ». Ce nouveau personnage, Léonie 2, s'attribue toutes les sensations et toutes les actions, en un mot, tous les phénomènes psychologiques qui ont été conscients pendant le som­nambulisme, et elles les réunit pour former l'histoire de sa vie déjà fort longue ; elle attribue au contraire à Léonie 1, c'est-à-dire à la personne normale pendant la veille, tous les phénomènes qui ont été conscients pendant la veille. J'avais été d'abord frappé d'une exception importante à cette règle et j'étais disposé à penser qu'il y avait un peu d'arbitraire dans cette répartition des souvenirs. Léonie, à l'état normal, a un mari et des enfants, Léonie 2, pendant le somnambulisme, attribue le mari à l'autre, mais s'attribue à elle les enfants. Ce choix était peut-être explicable, mais il ne semblait pas régulier. J'ai fini par apprendre que les magnétiseurs anciens, tout aussi audacieux que certains hypnotiseurs d'aujourd'hui, avaient provoqué le somnam­bulisme au moment des premiers accouchements, et que l'état second était revenu de lui-même au moment des derniers [212]. Léonie 2 n'avait pas tort de s'attribuer les enfants, car c'était bien elle qui les avait eus ; la règle restait donc intacte et le premier somnambulisme amenait bien chez elle un dédoublement de l'existence. Mais, chose curieuse, il en est de même du second. Quand, après la léthargie et la catalepsie, elle arrive dans l'état que j'ai décrit sous ce nom elle n'est plus la même. Sérieuse et grave au lieu d'être une enfant remuante, elle parle lentement et remue peu. Elle se distingue alors de Léonie 1 à l'état de veille ; « C'est une brave femme assez bête, dit-elle, mais ce n'est pas moi. » Et elle se distingue aussi de Léonie 2 : « Comment pouvez-vous croire que je ressemble à cette folle [213] ? je ne suis rien du tout pour elle, heureusement. » Cette séparation d'un même être en trois personnes successives, qui se méprisent réciproquement quand elles peuvent se connaître, forme un spectacle des plus curieux et donne lieu à quantité d'incidents que je ne pourrais rapporter sans allonger indéfiniment mon livre. Léonie s'endort en chemin de fer et passe à l'état 2 ; au bout de quelque temps Léonie 2 veut redescendre pour aller chercher à la station précédente cette pauvre Léonie 1 « qui, dit-elle, y est restée et qu'il faut prévenir. » Si je montre à Léonie 2, un portrait de Léonie 1 : « Pourquoi a-t-elle pris mon bonnet ? s'écrie-t-elle, c'est quelqu'un qui s'est habillé comme moi. » Quand elle vient au Havre, il faut que je dise bonjour successivement aux trois personnages qui recom­mencent successivement la même émotion d'une manière bien amusante. Il est inutile d'insister sur ces anecdotes, on devine les situations singulières qui doivent résulter d'une semblable subdivision.

Mais, dira-t-on, ces état seconds ne sont pas des existences véritables, car ils ne se prolongent pas ; les sujets doivent toujours être réveillés au bout de quelques heures. Sans doute certains sujets ne peuvent pas rester indéfiniment dans certains états somnambuliques. Léonie ne pouvant absolument rien manger en état de Léonie 2, ne pourra pas y rester plus d'une journée, mais ce n'est pas parce que l'état est second qu'il ne peut pas durer, c'est parce qu'il ne contient pas certains éléments nécessaires à la vie. Il est dangereux, écrivent quelques auteurs, de laisser un sujet plus de vingt-quatre heures en somnambulisme, car il commence alors à se refroidir. Certainement, si vous laissez un sujet immobile, incapable de remuer et de manger, il doit se refroidir assez vite. Mais si, au contraire, on choisit un état somnambulique complet qui forme une seconde vie sans doute, mais une seconde vie régulière, analogue, comme nous l'avons dit, à la vie normale de telle ou telle autre personne, il n'y a pas de raison pour que le sujet n'y reste pas fort longtemps.

Aussi, sans parler des secondes existences naturelles qui peuvent se prolonger comme celle de Félida, on a souvent signalé des somnambulismes artificiels qui ont été longtemps prolongés. Le célèbre abbé Faria prétend que certains de ses sujets sont restés endormis pendant des années et oubliaient à leur réveil tout ce qui s'était passé pendant cette longue période [214]. Un magnétiseur nommé Chardel endormit deux jeu­nes filles pendant l'hiver et ne les réveilla que plusieurs mois après au milieu du printemps ; elles furent bien surprises en se réveillant de voir des feuilles et des fleurs sur les arbres qu'elles se souvenaient avoir vus couverts de neige avant de s'endormir [215]. « Souvent, raconte un autre auteur, je laissais mes somnambules endor­mies toute la journée, les yeux ouverts, afin de me promener avec eux pour les obser­ver sans exciter la curiosité publique. Il m'est arrivé de prolonger pendant quatorze ou quinze jours le somnambulisme d'une jeune fille qui était à mon service. Dans cet état. elle continuait ses travaux comme si elle eût été dans son état ordi­naire... Elle se trouve au réveil comme dépaysée dans la maison, n'étant plus du tout au courant de ce qui s'est passé » [216]. Ces récits ne doivent pas être mensongers, car la vérification en est assez facile à faire : j'ai maintenu moi-même Rose en somnambulisme pendant quatre jours et demi sans aucune difficulté, car elle se portait très bien pendant ce temps, mangeait et dormait beaucoup mieux que dans son état normal. Jules Janet, qui a surtout étudié la période intéressante de ces somnambulismes pendant laquelle une hystérique, anormale à l'état de veille, retrouve toutes ses sensibilités et ressem­ble à une personne bien portante, a prolongé cet état bien plus longtemps encore. Pourrait-on laisser les sujets indéfiniment dans ce second état ? ce serait un moyen bien facile de guérir complètement l'hystérie. Malheureusement la chose me paraît fort difficile. Cet état a paru, au moins pour mes sujets, être une fatigue et les épuiser rapidement. Certaines, comme Léonie et Lucie, ont besoin de dormir fréquemment pendant quelques minutes pour se reposer, et les hystériques en général ne se maintiennent dans cet état d'intégrité sensorielle qu'au moyen d'excitations renouve­lées de temps en temps, passes, courant électrique, et. Il est probable que peu à peu les hystériques reprendraient leurs tares, leurs anesthésies habituelles et rentreraient dans leur état normal avec l'oubli de tout ce qui s'est passé pendant leur existence plus complète. Cependant mes observations sont sur ce point tout à fait incomplètes et je ne puis conclure avec précision.

Il reste une dernière question à se poser à propos de ces nouvelles formes d'exis­tence psychologiques. Sont-elles inférieures ou supérieures à l'état de veille ? Est-ce une décadence ou un progrès pour un sujet de passer de l'une à l'autre ? Beaucoup d'auteurs se sont prononcés pour la seconde solution. « Ce dernier phénomène, l'oubli au réveil, nous laisse croire que l'état du somnambulisme magnétique est l'état parfait » [217]. M. Myers, dans ses études si curieuses sur l'écriture automatique, se demande si l'état somnambulique, au lieu d'être un état « régressif », ne peut pas être quelquefois un état « évolutif » [218]. Ici, comme partout d'ailleurs, on ne peut faire de réponse générale à cause des nombreuses variétés du somnambulisme. Il y a un nombre infini de formes d'existences psychologiques, depuis celle qui ne contient qu'un seul fait isolé rudimentaire sans jugement et même sans personnalité jusqu'à la pensée de la monade supérieure dont parle Leibniz et qui représenterait en raccourci tout l'univers. Nous avons vu que l'hypnose peut amener les sujets au premier état que nous avons appelé la catalepsie, c'est une preuve qu'elle peut leur donner une forme d'existence très inférieure. Peut-elle aussi les rapprocher d'une forme de pensée supérieure ? Cela dépend, je crois, de la nature de leur pensée à l'état normal : quand on s'adresse à des hystériques dont la pensée, la sensation, la mémoire sont dimi­nuées, réduites au-dessous de la limite normale, la moindre excitation du système nerveux, et les passes comme le courant électrique en sont une très forte, leur rend les facultés qu'elles ont perdues et leur donne une forme d'existence supérieure. Il est évident que Lucie 3, Rose 4 ou Léonie 3 sont supérieures et de beaucoup à Lucie 1, Rose 1, Léonie 1. Mais il s'agit là de femmes hystériques, et cette existence supé­rieure qu'on leur rend est simplement une existence normale, celle dont elles devraient jouir continuellement, si elles n'étaient pas malades. Cet état est si peu supérieur à la vie réelle que, même chez ces femmes, il est identique aux moments de santé plus ou moins parfaite qu'elles ont traversés. Est-il possible d'aller au-delà ? Peut-on dépasser ces états somnambuliques chez ces sujets, ou donner à d'autres sujets sains, qui sont déjà naturellement en possession de cette forme d'existence, une autre forme d'existence supérieure ? C'est ce qu'ont pensé presque tous les anciens magnétiseurs quand ils étudiaient sur leurs sujets des sens nouveaux ou des facultés surnaturelles. C'est ce que pense M. Myers quand il parle de réadaptations nouvelles de notre personnalité en rapport avec de nouveaux besoins. C'est là une étude dans laquelle nous ne pouvons pas entrer ; il nous suffit d'avoir montré à quel point elle touche notre sujet et comment elle est possible.

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