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Les diverses existences psychologiques successives.
- les changements de personnalité
dans les somnambulismes artificiels.
Nous avons exposé comment les modifications de la
mémoire pouvaient s'expliquer facilement par des modifications dans la nature
ou la qualité des images qui faisent à un instant donné partie de la
conscience, et comment ces modifications de la mémoire amenaient des
modifications de la personnalité ou de l'existence psychologique tout
entière. Il est maintenant possible de nous faire une idée générale du
somnambulisme artificiel, de l'état des personnes magnétisées, qui a trop
longtemps paru surnaturel et inexplicable. L'état somnambulique, comme nous
l'avons montré au début de ce chapitre, ne présente pas de caractères
qui lui soient propres, qui soient en quelque sorte spécifiques. Étant donnée
une personne que l'on ne peut examiner que dans un seul moment de son
existence, il est impossible de déterminer dans quel état elle se trouve [196]. L'état somnambulique n'a que des caractères relatifs, et ne
peut être déterminé que par rapport à un autre moment de la vie du
sujet, l'état normal ou l'état de veille. « Lorsqu'on a eu l'occasion de
les observer (les somnambules), disent les anciens magnétiseurs qui s'y
connaissaient, on reste convaincu qu'il y a deux vies bien distinctes ou du
moins deux manières d'être dans la vie des
somnambules » [197]. Cela est tout à fait exact, le somnambulisme est une
existence seconde qui n'a pas d'autre
caractère que d'être la seconde.
Ainsi s'explique cette vérité si souvent répétée qu'il
n'y a pas un seul phénomène constaté pendant le somnambulisme,
anesthésie ou excitation sensorielle, paralysies, contractures, émotions ou
faiblesse intellectuelle [198], etc., qui ne se retrouve fréquemment chez une autre personne
pendant sa vie ordinaire. Seulement, chez celle-ci, ce caractère est
constant et normal pendant toute la vie, chez celle-là, il est
accidentel et n'existe que pendant la seconde vie, mais en réalité, c'est le
même caractère. Un sujet qui est idiot, ou aveugle, ou intelligent
en somnambulisme, ne l'est pas autrement que celui qui est idiot, aveugle ou
intelligent pendant sa vie normale, seulement il ne l'est pas toute sa vie.
Rose, dans un de ses somnambulismes profonds, devient hémi-anesthésique
gauche ; c'est chez elle actuellement un état tout à fait normal,
car, depuis sept mois que je l'ai vue tous les jours, elle a toujours été
anesthésique totale. Cet état ne dure pas, car si je la réveille ou même
si je la laisse tranquille sans excitation, elle perd peu à peu cette
sensibilité du côté droit et rentre dans sa vie normale pendant laquelle elle
ne sent rien. Mais cet état, que nous qualifions de somnambulisme chez Rose,
est en ce moment la vie normale de Marie. qui depuis un mois est
hémi-anesthésique gauche, et les caractères de cet état sont exactement
les mêmes chez elle. Bien plus, Rose elle-même, il y a quelque
temps, a passé trois mois, comme nous l'avons vu, en hémi-anesthésie gauche.
Elle était donc naturellement pendant ces trois mois dans l'état qui est maintenant
un somnambulisme. Mais si vous la réveillez, elle va tout oublier. Sans doute,
mais n'a-t-elle pas tout oublié aussi quand, après ces trois mois de
demi-santé, elle s'est réveillée anesthésique
totale. C'est le changement détat sensoriel, ce n'est pas le réveil qui fait
l'oubli. Et si je trouvais le moyen de donner subitement à mon voisin,
qui est peintre et visuel, mon état de conscience à moi, qui suis
moteur, il ne se souviendrait plus de sa vie passée qui paraissait cependant
parfaitement normale.
Cette conception du somnambulisme nous explique aussi
l'infinie diversité des somnambules qui est aussi grande que celle des hommes
qui nous entourent : ils peuvent en effet prendre tous les
caractères psychologiques possibles, pourvu que ce ne soit pas
exactement ceux de leur état normal. Il y a des personnes tout à fait
intelligentes qui prennent en somnambulisme un type d'existence appartenant
ordinairement à des idiots. R... un garçon épileptique [199] que j'endormais facilement, présente une vie somnambulique
insignifiante. Il a alors un peu de sens musculaire, car il laisse ses bras
dans la position où je les mets ; il a un peu d'ouïe, car il
répond par un grognement à toutes mes paroles. Mais c'est tout, il ne
comprend rien et par conséquent n'obéit pas aux suggestions ; il ne parle
pas et son éducation serait plus difficile à faire que celle de la
fameuse Laura Bridgman. Il est inutile de l'entreprendre ; il n'y a
qu'à le réveiller et à lui rendre sa première vie qui,
sans être bien remarquable, est encore supérieure à la seconde.
Lem. est atteint pendant la vie somnambulique d'une infirmité déplorable :
il n'a aucune mémoire ; semblable à la somnambule dont parle le Dr
Philips [200], qui oubliait une syllabe à mesure qu'elle en épelait une
autre, il oublie à l'instant même ce que je viens de lui dire. Il
peut à la rigueur exécuter des commandements simples au moment
même où ils sont faits, il ne peut les exécuter plus tard, car il
les a toujours oubliés ; son éducation serait fort difficile. N.... au contraire,
est douée pendant la vie somnambulique d'une mémoire étonnante [201] ; elle se rappelle, comme je l'ai dit, les plus petits détails
de ses somnambulismes précédents, même à un an de distance.
Toutes les autres somnambules dont j'ai parlé ont, dans leur seconde vie, une
intelligence ordinaire, quelquefois remarquable, les sensations et les idées
qu'une personne de leur situation pourrait avoir.
Quand, pendant la vie seconde, les sujets ont ainsi
des sens, de la mémoire et de l'intelligence, ils ne tardent pas à
présenter un phénomène très curieux et cependant explicable. Ils
acquièrent, pendant cette nouvelle existence, une éducation, des connaissances,
un caractère comme ils en ont acquis un pendant leur première
existence.
On peut prévoir alors ce qui va arriver quand les
somnambulismes se répéteront très souvent et seront très
prolongés. D'abord, la seconde personnalité qui vient de naître subira
l'influence des idées et des manières de son magnétiseur comme un enfant
subit l'influence de ses parents. Elle prendra des habitudes, des
manières, des croyances qui lui auront été inspirées presque sans qu'on
le sache ni qu'on le veuille. Tel magnétiseur, telle somnambule, pourra-t-on
dire. Montrez-moi une somnambule, et je saurai vite qui l'a endormie et quelles
sont les opinions, les croyances scientifiques ou autres de son premier
maître. Pourquoi Léonie est-elle catholique pratiquante à l'état de
veille et protestante convaincue en somnambulisme ? C'est tout simplement
parce que son premier magnétiseur était protestant, il ne faut pas chercher
là d'autre mystère. Pourquoi certains somnambules ont-ils sans
cesse une attitude dramatique ? C'est parce qu'on les a exhibés sur des
planches comme des bêtes curieuses et qu'ils ont appris à jouer un
rôle et à simuler quoique étant réellement en somnambulisme [202]. Cette éducation du somnambule par celui qui l'endort est le grand
danger de ces expériences ; elle nous expose à trouver que nos
somnambules vérifient toujours nos propres idées [203]. Nous avons indiqué, dans notre introduction, les quelques
précautions que nous avons cherché à prendre ; mais nous comprenons
bien que seules les vérifications par d'autres expérimentateurs peuvent donner
une portée générale à nos études.
Quelle que soit l'influence de l'éducation sur un
sujet, il apporte cependant dans cette vie nouvelle, comme les enfants dans
leur existence normale, des prédispositions et des facultés
particulières. M. Beaunis nous dit qu'il n'a jamais rencontré de
mensonges de la part d'une somnambule [204]. C'est qu'il a été bien heureux: il y a des somnambules qui mentent
comme Lucie, ou qui sont l'honnêteté même comme Léonie, ainsi que,
dans la vie normale, il y a des mauvais et des bons [205]. Il faut tenir compte aussi, non seulement de l'influence du magnétiseur,
mais de l'influence de toutes les autres personnes qui parlent au sujet dans
son nouvel état et contribuent à le développer. Pour le montrer, il
suffit de décrire un de nos sujets, Léonie, sur qui toutes ces influences ont
exercé une action des plus curieuses. Cette femme, dont l'existence est tout un
roman bien invraisemblable quoique réel, a eu des accès de somnambulisme
naturel depuis l'âge de trois ans. Elle a été endormie constamment par toutes
sortes de personnes depuis l'âge de seize ans et elle a maintenant
quarante-cinq ans. Tandis que sa vie normale se développait d'une façon dans
son milieu campagnard et pauvre, sa seconde vie se passait dans les salons ou
dans les cabinets d'étude et naturellement prenait une tout autre direction.
Aujourd'hui cette pauvre paysanne est, dans son état normal, une femme sérieuse
et un peu triste, calme et lente, très douce avec tout le monde et
extrêmement timide : on ne soupçonnerait pas, en la voyant, le
personnage qu'elle renferme en elle. À peine endormie, après la
période de transition, survient « le réveil à une autre
existence » [206], la voici métamorphosée ; la figure n'est plus la même,
les yeux restent fermés, mais l'acuité des autres sens compense la perte de la
vue. Elle est gaie, tapageuse et remuante, d'une manière quelquefois
insupportable ; elle reste bonne, mais elle a acquis une singulière
tendance à l'ironie et à la plaisanterie mordante. Rien n'est
plus curieux que de causer avec elle à la fin d'une séance quand elle a
reçu la visite de quelques personnes nouvelles qui désiraient la voir
endormie. Elle me fait leur portrait, singe leurs manières, prétend
connaître leurs petits ridicules, leurs petites passions, et invente un roman
sur chacune d'elles
Il faut ajouter à ce caractère nouveau
une quantité énorme de souvenirs nouveaux qu'elle ne soupçonne même pas
pendant la veille, car l'oubli a toujours été complet au réveil.
Dernièrement un médecin du Havre, qui avait vu fréquemment cette femme
pendant son somnambulisme et qui était de ses amis (car elle a alors ses
préférences), la rencontra bien éveillée en dehors de la ville ; oubliant
dans quelles circonstances il l'avait vue, il alla au-devant d'elle pour lui
dire bonjour. La pauvre femme resta stupéfaite, ne reconnaissant pas du tout celui
qui lui parlait. Il y a ainsi une foule de choses qu'elle ne sait qu'en
somnambulisme. Il ne serait pas conforme aux lois mêmes de la psychologie
élémentaire que cet ensemble de sensations, de souvenirs, d'habitudes et de
caractères fit une synthèse, un système identique à
celui qui forme la personnalité normale. C'est aussi une tout autre personne
qu'à l'état de veille, et qui connaît l'une ne peut se faire aucune idée
de l'autre.
Nous savons que les somnambules dans leur second état
gardent le souvenir de leur première existence et qu'ils peuvent, par
conséquent, faire eux-mêmes cette comparaison des deux personnalités. Il
est intéressant de savoir ce qu'ils pensent de ce changement.
Le plus souvent, surtout dans les premiers
somnambulismes, quand le sujet a beaucoup de souvenirs de son premier état et
très peu du second, il se sent simplement changé. La plupart expriment cette différence en disant qu'ils sont
endormis [207], et rien n'est plus curieux que ces personnes qui, les yeux
ouverts, causant facilement, répètent de temps en temps :
« C'est vrai que je dors, oh ! je dors bien. » Je crois que
c'est là une phrase toute faite et qui n'a aucun sens. Les somnambules
disent qu'ils dorment parce qu'on leur a dit qu'on les endormait et que, dans
la pensée populaire, magnétiser veut dire endormir. Il est même mauvais
de trop répéter cela au somnambule, car il finit par se croire obligé de
dormir réellement et prend une expression abrutie qui n'est pas indispensable.
Les personnes plus intelligentes, comme N... me disaient : « Mais non
pourtant je ne dors pas, c'est absurde de dire cela ; seulement je suis
changée, je suis drôle: qu'est-ce que vous m'avez donc fait ? » Nous
soupçonnons maintenant ce qu'on leur a fait, nous savons que l'on a profité de
leur instabilité psychologique pour changer l'état de leurs sens en paralysant
ou plus souvent en excitant l'un d'entre eux. Cette modification qu'accuse le
sujet, elle se manifeste quelquefois grossièrement et d'une
manière objective. L'une était sourde à l'état de veille et
entend maintenant [208]. L'autre ne sentait rien ou ne voyait rien, et maintenant a un tact
exquis et voit même dans l'obscurité [209]. Tous les sujets que nous avons cités avaient des modifications
sensorielles de ce genre, souvent même des modifications motrices
correspondantes ; comme ils conservaient le souvenir de leur ancien état
et pouvaient comparer, ils trouvaient naturellement cela « très
drôle ». Quelquefois les somnambules en restent là et ne modifient
jamais leur expression ; la différence entre l'état somnambulique et la
veille n'est pas assez forte pour qu'ils se rendent compte de la scission de la
personnalité. Lucie, dans son premier somnambulisme, même après un
grand nombre de séances, restait toujours la même et disait
toujours : « C'est moi Lucie, mais vous m'avez changée. »
Quelquefois les changements peuvent être considérables, mais se faire peu
à peu par des degrés si nombreux et si insensibles que le sujet, habitué
en quelque sorte au changement conserve son identité. Il en est ainsi de Rose
qui, dans ses trois ou quatre états somnambuliques, continue à dire, si
on l'interroge sur ce point : « C'est bien toujours moi... mais pas
tout à fait la même chose. »
Souvent aussi les choses se passent autrement et, soit
peu à peu par le progrès de la seconde existence, soit
brusquement à la suite d'un changement trop fort, le sujet refuse de se
reconnaître, se moque de son ancienne personnalité et prétend être une
nouvelle personne.
Cette singulière coutume des somnambules de se
dédoubler ainsi est très fréquente et a été signalée dès les
premières études sur ce sujet. « Les somnambules parlent
d'eux-mêmes à la troisième personne, dit Deleuze [210] comme si leur individu dans l'état de veille et leur individu dans
l'état de somnambulisme étaient deux personnes différentes... Mlle
Adélaïde ne convenait jamais de l'identité d'Adélaïde avec Petite,
nom qu'elle recevait et se donnait pendant sa manie (somnambulisme),
etc. » « Leur esprit de veille et celui du somnambulisme, dit Aubin
Gauthier [211], sont deux choses différentes. » Tous les écrivains du
magnétisme animal ont d'ailleurs décrit ce fait, qui est aussi fréquent qu'il
est curieux.
N.... qui se trouvait d'abord changée, prétendit
bientôt qu'elle était autre. « Qui êtes-vous donc
alors ? » lui ai-je demandé. - « Je ne sais pas... je crois que
je suis malade. » N'insistant pas sur cette singulière réponse qui
n'est peut-être pas absurde, je lui demandais de quel nom il fallait
l'appeler, elle voulut prendre le nom de « Nichette ». Ce petit nom ne
doit pas faire sourire : aucun détail n'est insignifiant dans ces
phénomènes délicats. C'était là le petit nom par lequel on
désignait cette personne dans sa première enfance et elle le reprenait
en somnambulisme. Le fait n'est pas rare : nous venons de voir une
somnambule de Deleuze qui s'appelle « Petite ». M. le Dr Gibert m'a
raconté qu'une femme de trente ans, endormie pour la première fois,
parlait d'elle-même sous le nom de la petite Lilie. Pourquoi ce retour
à l'enfance ? Est-ce parce que les hystériques, ordinairement
visuelles à l'état de veille, reprennent leur sens musculaire dans ces
somnambulismes profonds et que ce sens a été probablement le plus utilisé dans
l'enfance ? Nous aurons d'ailleurs à revenir sur ce retour de la
somnambule à l'état d'enfance qui est un des grands facteurs de la
suggestion. Lucie, qui restait la même, disait-elle, pendant le premier
somnambulisme, change complètement d'avis quand on la met dans le
second. Le changement devient probablement trop fort, car elle ne se reconnaît
plus ; elle prend alors spontanément un autre nom, celui d'Adrienne
(Lucie 3) qu'elle choisit dans des circonstances sur lesquelles nous
reviendrons plus loin.
Enfin, il peut arriver que tout changement d'état soit
assez accentué pour produire l'illusion du dédoublement de la personnalité.
Léonie, dès le premier somnambulisme que nous avons décrit, refuse son
nom ordinaire et prend celui de Léontine auquel ses premiers magnétiseurs
l'avaient habituée. « Cette brave femme n'est pas moi, dit-elle, elle est
trop bête » ; elle ajoute : « c'est l'autre, tout
vrai, tout vrai » ; mais c'est là une habitude qu'on lui a
donné ; quant à elle, elle se croit aussi vraie que
« l'autre ». Ce nouveau personnage, Léonie 2, s'attribue toutes les
sensations et toutes les actions, en un mot, tous les phénomènes
psychologiques qui ont été conscients pendant le somnambulisme, et elles les
réunit pour former l'histoire de sa vie déjà fort longue ; elle
attribue au contraire à Léonie 1, c'est-à-dire à la
personne normale pendant la veille, tous les phénomènes qui ont été
conscients pendant la veille. J'avais été d'abord frappé d'une exception
importante à cette règle et j'étais disposé à penser qu'il
y avait un peu d'arbitraire dans cette répartition des souvenirs. Léonie,
à l'état normal, a un mari et des enfants, Léonie 2, pendant le
somnambulisme, attribue le mari à l'autre, mais s'attribue à elle
les enfants. Ce choix était peut-être explicable, mais il ne semblait pas
régulier. J'ai fini par apprendre que les magnétiseurs anciens, tout aussi
audacieux que certains hypnotiseurs d'aujourd'hui, avaient provoqué le somnambulisme
au moment des premiers accouchements, et que l'état second était revenu de
lui-même au moment des derniers [212]. Léonie 2 n'avait pas tort de s'attribuer les enfants, car c'était
bien elle qui les avait eus ; la règle restait donc intacte et le
premier somnambulisme amenait bien chez elle un dédoublement de l'existence.
Mais, chose curieuse, il en est de même du second. Quand, après la
léthargie et la catalepsie, elle arrive dans l'état que j'ai décrit sous ce nom
elle n'est plus la même. Sérieuse et grave au lieu d'être une
enfant remuante, elle parle lentement et remue peu. Elle se distingue alors de
Léonie 1 à l'état de veille ; « C'est une brave femme assez
bête, dit-elle, mais ce n'est pas moi. » Et elle se distingue aussi
de Léonie 2 : « Comment pouvez-vous croire que je ressemble à
cette folle [213] ? je ne suis rien du tout pour elle, heureusement. »
Cette séparation d'un même être en trois personnes successives, qui
se méprisent réciproquement quand elles peuvent se connaître, forme un
spectacle des plus curieux et donne lieu à quantité d'incidents que je
ne pourrais rapporter sans allonger indéfiniment mon livre. Léonie s'endort en
chemin de fer et passe à l'état 2 ; au bout de quelque temps Léonie
2 veut redescendre pour aller chercher à la station précédente cette
pauvre Léonie 1 « qui, dit-elle, y est restée et qu'il faut
prévenir. » Si je montre à Léonie 2, un portrait de Léonie 1 :
« Pourquoi a-t-elle pris mon bonnet ? s'écrie-t-elle, c'est quelqu'un
qui s'est habillé comme moi. » Quand elle vient au Havre, il faut que je
dise bonjour successivement aux trois personnages qui recommencent
successivement la même émotion d'une manière bien amusante. Il est
inutile d'insister sur ces anecdotes, on devine les situations
singulières qui doivent résulter d'une semblable subdivision.
Mais, dira-t-on, ces état seconds ne sont pas des
existences véritables, car ils ne se prolongent pas ; les sujets doivent
toujours être réveillés au bout de quelques heures. Sans doute certains sujets ne peuvent pas rester
indéfiniment dans certains états
somnambuliques. Léonie ne pouvant absolument rien manger en état de Léonie 2,
ne pourra pas y rester plus d'une journée, mais ce n'est pas parce que l'état
est second qu'il ne peut pas durer, c'est parce qu'il ne contient pas certains
éléments nécessaires à la vie. Il est dangereux, écrivent quelques
auteurs, de laisser un sujet plus de vingt-quatre heures en somnambulisme, car
il commence alors à se refroidir. Certainement, si vous laissez un sujet
immobile, incapable de remuer et de manger, il doit se refroidir assez vite.
Mais si, au contraire, on choisit un état somnambulique complet qui forme une
seconde vie sans doute, mais une seconde vie régulière, analogue, comme
nous l'avons dit, à la vie normale de telle ou telle autre personne, il
n'y a pas de raison pour que le sujet n'y reste pas fort longtemps.
Aussi, sans parler des secondes existences naturelles
qui peuvent se prolonger comme celle de Félida, on a souvent signalé des
somnambulismes artificiels qui ont été longtemps prolongés. Le célèbre
abbé Faria prétend que certains de ses sujets sont restés endormis pendant des
années et oubliaient à leur réveil tout ce qui s'était passé pendant
cette longue période [214]. Un magnétiseur nommé Chardel endormit deux jeunes filles pendant
l'hiver et ne les réveilla que plusieurs mois après au milieu du
printemps ; elles furent bien surprises en se réveillant de voir des feuilles
et des fleurs sur les arbres qu'elles se souvenaient avoir vus couverts de
neige avant de s'endormir [215]. « Souvent, raconte un autre auteur, je laissais mes
somnambules endormies toute la journée, les yeux ouverts, afin de me promener
avec eux pour les observer sans exciter la curiosité publique. Il m'est arrivé
de prolonger pendant quatorze ou quinze jours le somnambulisme d'une jeune
fille qui était à mon service. Dans cet état. elle continuait ses
travaux comme si elle eût été dans son état ordinaire... Elle se trouve
au réveil comme dépaysée dans la maison, n'étant plus du tout au courant de ce
qui s'est passé » [216]. Ces récits ne doivent pas être mensongers, car la
vérification en est assez facile à faire : j'ai maintenu
moi-même Rose en somnambulisme pendant quatre jours et demi sans aucune
difficulté, car elle se portait très bien pendant ce temps, mangeait et
dormait beaucoup mieux que dans son état normal. Jules Janet, qui a surtout
étudié la période intéressante de ces somnambulismes pendant laquelle une
hystérique, anormale à l'état de veille, retrouve toutes ses
sensibilités et ressemble à une personne bien portante, a prolongé cet
état bien plus longtemps encore. Pourrait-on laisser les sujets indéfiniment
dans ce second état ? ce serait un moyen bien facile de guérir
complètement l'hystérie. Malheureusement la chose me paraît fort
difficile. Cet état a paru, au moins pour mes sujets, être une fatigue et
les épuiser rapidement. Certaines, comme Léonie et Lucie, ont besoin de dormir
fréquemment pendant quelques minutes pour se reposer, et les hystériques en
général ne se maintiennent dans cet état d'intégrité sensorielle qu'au moyen
d'excitations renouvelées de temps en temps, passes, courant électrique, et.
Il est probable que peu à peu les hystériques reprendraient leurs tares,
leurs anesthésies habituelles et rentreraient dans leur état normal avec
l'oubli de tout ce qui s'est passé pendant leur existence plus complète.
Cependant mes observations sont sur ce point tout à fait
incomplètes et je ne puis conclure avec précision.
Il reste une dernière question à se
poser à propos de ces nouvelles formes d'existence psychologiques.
Sont-elles inférieures ou supérieures à l'état de veille ? Est-ce
une décadence ou un progrès pour un sujet de passer de l'une à
l'autre ? Beaucoup d'auteurs se sont prononcés pour la seconde solution.
« Ce dernier phénomène, l'oubli au réveil, nous laisse croire que
l'état du somnambulisme magnétique est l'état parfait » [217]. M. Myers, dans ses études si curieuses sur l'écriture automatique,
se demande si l'état somnambulique, au lieu d'être un état
« régressif », ne peut pas être quelquefois un état
« évolutif » [218]. Ici, comme partout d'ailleurs, on ne peut faire de réponse
générale à cause des nombreuses variétés du somnambulisme. Il y a un
nombre infini de formes d'existences psychologiques, depuis celle qui ne
contient qu'un seul fait isolé rudimentaire sans jugement et même sans
personnalité jusqu'à la pensée de la monade supérieure dont parle
Leibniz et qui représenterait en raccourci tout l'univers. Nous avons vu que
l'hypnose peut amener les sujets au premier état que nous avons appelé la
catalepsie, c'est une preuve qu'elle peut leur donner une forme d'existence
très inférieure. Peut-elle aussi les rapprocher d'une forme de pensée
supérieure ? Cela dépend, je crois, de la nature de leur pensée à
l'état normal : quand on s'adresse à des hystériques dont la
pensée, la sensation, la mémoire sont diminuées, réduites au-dessous de la
limite normale, la moindre excitation du système nerveux, et les passes
comme le courant électrique en sont une très forte, leur rend les
facultés qu'elles ont perdues et leur donne une forme d'existence supérieure.
Il est évident que Lucie 3, Rose 4 ou Léonie 3 sont supérieures et de beaucoup
à Lucie 1, Rose 1, Léonie 1. Mais il s'agit là de femmes
hystériques, et cette existence supérieure qu'on leur rend est simplement une
existence normale, celle dont elles devraient jouir continuellement, si elles
n'étaient pas malades. Cet état est si peu supérieur à la vie réelle
que, même chez ces femmes, il est identique aux moments de santé plus ou
moins parfaite qu'elles ont traversés. Est-il possible d'aller
au-delà ? Peut-on dépasser ces états somnambuliques chez ces sujets,
ou donner à d'autres sujets sains, qui sont déjà naturellement en
possession de cette forme d'existence, une autre forme d'existence
supérieure ? C'est ce qu'ont pensé presque tous les anciens magnétiseurs
quand ils étudiaient sur leurs sujets des sens nouveaux ou des facultés
surnaturelles. C'est ce que pense M. Myers quand il parle de réadaptations
nouvelles de notre personnalité en rapport avec de nouveaux besoins. C'est
là une étude dans laquelle nous ne pouvons pas entrer ; il nous
suffit d'avoir montré à quel point elle touche notre sujet et comment
elle est possible.
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