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Les diverses existences psychologiques
successives modifications spontanées
de la personnalité
Quand un certain nombre de phénomènes
psychologiques sont réunis, il se produit d'ordinaire dans l'esprit un nouveau
fait très important : leur unité, remarquée et comprise, donne
naissance à un jugement particulier
que l'on appelle l'idée du moi. C'est là, disons-nous, un jugement et
non une association d'idées : celle-ci reproduit les phénomènes
à la suite les uns des autres, elle les juxtapose automatiquement et par
là nous fournit l'occasion de remarquer leur unité, de juger leur
ressemblance; mais elle ne constitue pas par elle-même ce rapport d'unité
et de ressemblance. Le jugement, au contraire, synthétise les faits différents,
constate leur unité, et, à propos des différents phénomènes
psychologiques éveillés par les impressions sensibles ou le jeu automatique de
l'association, forme une idée nouvelle : celle de la personnalité. Nous
n'avons pas, dans cette étude sur la partie automatique et non sur la partie
active de l'esprit, à étudier ce jugement d'unité. Contentons-nous de
montrer que les phénomènes psychologiques qui remplissent l'esprit
peuvent être, comme nous venons de le voir, très différents,
suivant les divers états ; ce jugement, cette idée de la personnalité doit
subir des modifications analogues, et varier dans le même sujet suivant
les changements des sensations et des souvenirs.
« Dans le cours d'une longue vie, disait un
moraliste, un homme peut être successivement plusieurs personnes si
dissemblables que, si chacune des phases de cette vie pouvait s'incarner dans
des individus distincts et si l'on réunissait ces divers individus, ils
formeraient un groupe très hétérogène, se feraient mutuellement
opposition, se mépriseraient les uns les autres et se sépareraient vite sans
souci de se revoir jamais » [178]. Que de fois, repassant les souvenirs de notre vie passée,
disons-nous avec étonnement: « C'est moi qui ai tremblé devant ce péril
imaginaire ? C'est moi qui ai pu aimer cette coquette ? C'est moi qui
me suis dévoué à ces croyances ? Mais c'est impossible et je ne me
reconnais pas. » Cela était réel cependant; si nous ne nous reconnaissons
pas, c'est que nous avons changé. Heureusement, ces changements sont survenus
peu à peu et ils n'ont porté en réalité que sur les phénomènes
complexes et secondaires de notre esprit, nos croyances, nos ambitions, nos
désirs. Si ces changements avaient porté sur les phénomènes
élémentaires de notre pensée de manière à modifier tous nos
souvenirs, les différences auraient été beaucoup plus considérables et la
continuité de notre vie aurait été rompue. Nous aurions continué à dire
« je » à chaque moment de l'existence, c'est-à-dire
à - faire le jugement de l'unité à propos des groupes de
phénomènes actuellement réunis, mais nous aurions ignoré ou méconnu la plus grande partie de notre
vie qui aurait été pour nous comme celle d'un autre homme.
Examinons rapidement les modifications de la
personnalité qui se produisent spontanément : elles sont trop connues pour
que j'y insiste ; mais elles nous prépareront à comprendre celles
qui sont produites pendant le somnambulisme artificiel. Les hommes les plus
sains d'esprit présentent presque toujours, dans leurs rêves, le premier
signe, la première ébauche des changements beaucoup plus graves qui
peuvent se produire dans la personnalité de certains malades.
Toutes les nuits, nous avons une vie mentale
particulière qui n'est pas la même que notre vie consciente de la
veille. Sans doute, les idées du rêve semblent bien, presque toujours,
empruntées à la vie normale, mais elles sont autrement présentées et
autrement disposées. Elles se présentent sous formes d'images 'dont nous nous
servons peu à l'état de veille. Si je puis me décrire moi-même
dans ces études expérimentales, je crois appartenir entièrement au
« type moteur » ; quand je suis éveillé, je ne pense qu'en
parlant tout haut ou en écrivant, et ma pensée est toujours un geste à
demi arrêté. La nuit, au contraire, je garde, ainsi que je l'ai souvent
constaté, l'immobilité la plus absolue, je suis simple spectateur et non plus
acteur; des images et des sons formant des tableaux et des scènes
passent devant moi, je me vois agir ou je m'entends parler, mais rarement, et
je garde toujours en même temps le sentiment vague de mon immobilité et
de mon impuissance. D'ailleurs, précisément à cause de cette grande
différence entre mes rêves et ma pensée à l'état de veille, j'ai
très difficilement le souvenir de mes rêves.
Il se forme là, pendant le sommeil, un groupe
de phénomènes psychologiques isolés de la grande masse des idées qui
forment notre vie. Ces phénomènes se développent un peu suivant la loi
des phénomènes isolés ; mais, comme ils sont assez nombreux pour se
faire opposition mutuelle et que, d'autre part, ils ne contiennent guère
que des images visuelles et acoustiques qui ne nous servent pas à nous,
pour nous mouvoir, ils se traduisent rarement par des mouvements. En outre, ils
sont assez groupés pour former une personnalité très simple, car si les phénomènes
isolés de la catalepsie ne présentent point d'idée de la personnalité, il n'en
est déjà plus ainsi de ces groupes complexes qui existent dans le
rêve. Seulement, il est certain que, chez les hommes bien portants,
cette tendance à la formation d'une mémoire et d'une personnalité
secondaire dans le songe, reste rudimentaire. A peine si certains souvenirs de
différents rêves arrivent à se relier entre eux, le reste n'est
qu'un tumulte d'images fragmentaires qui n'arrivent pas à se réunir,
à se systématiser. Le songe ressemble plutôt à l'état
d'engourdissement que présentent certains vieillards dont la substance
cérébrale se ramollit [179]. L'attention est impossible, la volonté et le jugement sont presque
toujours absents ; c'est aussi bien une pensée en état de désagrégation
qu'une personnalité en voie de formation.
Augmentons un peu l'activité du rêve, relions
davantage ces images éparses, et nous aurons un état psychologique ayant
déjà ,sa vie plus indépendante et plus distincte de celle de la veille,
plus comparable à l'état du somnambulisme [180]. « Un de mes amis, dit Erasme Darwin [181], a remarqué que sa femme, qui souvent parle beaucoup et
distinctement dans le sommeil, ne peut jamais se ressouvenir de ses rêves
lorsque cela lui arrive; mais qu'au contraire elle se les rappelle fort bien
lorsqu'elle n'a pas parlé en dormant. » J'ai observé le même fait
sur Léonie, qui raconte à l'état de veille les rêves qu'elle a eus
sans parole et ne peut raconter qu'en somnambulisme les rêves pendant
lesquels elle s'est remuée et a parlé : ceux-ci formaient donc déjà
une personnalité secondaire et avaient une vie indépendante. L'éther, le
chloroforme ou simplement l'alcool, quand ils agissent pour la première
fois, désagrègent simplement la pensée normale, empêchent les
jugements d'unité de se former et ne laissent subsister dans le délire que des
éléments psychologiques épars. Mais si ces empoisonnements se répètent,
ces fragments de pensée se réunissent et forment une nouvelle synthèse
psychologique, avec sa mémoire qui lui est propre, semblable à une vie
somnambulique [182].
Les maladies qu'on appelle maladies nerveuses et qui,
si je ne me trompe, mériteraient tout aussi bien d'être appelées maladies
psychologiques, nous montrent avec plus de netteté encore le développement de
ce groupe secondaire de phénomènes et la formation de plusieurs formes
d'existence psychologique. N'insistons pas sur ces périodes de convulsions qui
reviennent à des intervalles réguliers chez certains épileptiques et que
l'on a pu très justement appeler un délire musculaire [183] ; il y a dans les délires postépileptiques ou hystériques une
véritable vie mentale différente de la vie normale, qui se prolonge souvent
plusieurs heures et qui recommence régulièrement avec une mémoire et un
caractère qui lui est propre [184].
Les possédées de Morzine présentent un bon exemple de
cette modification du caractère qui survient fréquemment sous diverses
influences pendant le délire de la crise d'hystérie. Pendant leur accès,
elles montrent une véritable fureur contre la religion, insultent les
prêtres, la sainte Vierge, etc., et ne répondent jamais qu'en parsemant
leur langage de tous les jurons qu'elles connaissent ; après
l'accès, elles se réveillent calmes, polies et religieuses [185]. Ces jeunes filles, candides profèrent des obscénités
révoltantes ; « mais, disons-le de suite, écrit un témoin, ce ne sont
pas elles qui s'expriment ainsi, c'est le diable qui les possède et qui
parle en son nom propre : instrument passif, la fille Blaude se calme
comme par enchantement, elle tricotait avant, elle tricote après,
n'éprouve aucune fatigue, ne se souvient
de rien et ne veut pas croire aux injures qu'elles nous a
dites » [186]. Elles ont un caractère diabolique pendant la crise,
admettons-le, mais on reconnaît qu'elles ne l'ont point toujours et qu'elles
ont ainsi deux formes d'existence indépendantes l'une de l'autre. Tous les
délires hystériques nous offrent en réduction des phénomènes du
même genre : Rose injurie les personnes qui l'approchent pendant son
délire, tandis qu'elle est très polie à l'état de veille ;
Lucie ne songe qu'à faire la cuisine et le ménage pendant les deux
dernières heures de sa crise et ne s'en occupe plus à l'état
normal.
Les crises de ce genre sont, en général, d'assez
courte durée : c'est que la personnalité n'y est pas assez
complète, car la durée d'un état psychologique est ordinairement comme
celle d'un être en raison de sa perfection. Ces éléments psychiques
isolés, qui, comme les atomes d'Epicure, se sont rencontrés pour former une
personnalité, n'ont pas réussi à former une personnalité viable. Trop
d'éléments sont absents ; chez l'un les sensations visuelles, chez l'autre
les sensations motrices du pharynx, chez celui-ci les images motrices des
jambes, chez celui-là le sentiment de la faim ou de la soif font
absolument défaut. En outre, le groupe n'est pas bien cohérent; à
certains moment, il se désagrège, et les simples convulsions, forme
élémentaire de cette nouvelle vie, recommencent.
Aussi ce composé instable ne tarde pas à se
défaire et le composé plus complet et plus ancien, qui formait la vie normale,
réapparaît à son tour. Mais supposons que, dans certains hasards, la
rencontre des atomes intellectuels ait formé un composé plus complet et plus
stable, la nouvelle vie psychologique, qui se forme peu à peu et qui est
anormale pour le sujet, ressemble tout à fait à ce qui est la vie
normale pour une autre personne. Les éléments presque aussi nombreux
qu'à l'ordinaire ou même plus nombreux se sont réunis autour d'un
autre centre, voilà tout. C'est « une cristallisation
allotropique », disait très bien M. Myers [187], mais elle peut former des cristaux aussi durables que la
cristallisation précédente. Le sujet était ordinairement un visuel, il est
maintenant un moteur; cela aura sans doute des inconvénients plus tard, car,
s'il revient au premier état, il ne se souviendra plus du second, mais
maintenant il ressemble aux gens qui sont ordinairement moteurs et il ne s'en
porte pas plus mal. C'est là ce qui se passe, croyons-nous, chez ces personnes
devenues célèbres dans l'histoire de la science, Felida X, Louis V et
bien d'autres. Si nous ne reprenons pas leur histoire, c'est qu'elle a été si
complètement et si bien étudiée qu'il nous paraît suffisant de rappeler
un souvenir présent à toutes les mémoires [188]. Je désire seulement rappeler que l'état second de Félida se
développe après un sommeil, une sorte de syncope subite [189], qui anéantit la première personnalité et duquel émerge peu
à peu la seconde. Il en était de même pour ce jeune homme hystérique
décrit par M. Myers, et qui présenta, pendant quelque temps, des alternances
semblables de personnalité [190]. Cette période de transition devient d'ailleurs de plus en plus
courte, comme nous le voyons chez les somnambules artificiels qui ont été fréquemment
endormis. Je remarquerai aussi que si, dans un état second, Félida a une
mémoire plus complète, c'est qu'elle a aussi une sensibilité plus
complète et qu'en rentrant dans l'état prime elle perd à la fois
et certaines mémoires et certains sens. Enfin, M. Azam nous laisse entendre
que, pendant le second état, il arrive parfois une sorte de crise qui semble
nettement le début d'un troisième état [191]. La somnambule de Dufay [192], quand elle tombe en état second, n'est plus myope comme en état
premier, elle a un langage enfantin et parle nègre : « Moi pas
bête maintenant », dit-elle. C'était probablement un nouveau langage
qui se formait au moyen d'autres images. Une autre malade a naturellement deux
existences : l'une pendant laquelle elle est muette, mais peut boire et
manger, l'autre pendant laquelle elle peut parler et ne peut plus boire [193]. Chez cette malade, probablement, la parole et de la déglutition
dépendaient de deux sortes d'images différentes qui ne coexistaient pas dans la
même existence psychologique. Le célèbre Louis V, enfin, présente
le plus remarquable exemple des modifications de la personnalité et de la
mémoire liées à des modifications sensorielles et motrices ; on ne
peut modifier celles-ci par un excitant quelconque sans changer les autres.
Tantôt il déroule lui-même ses états pendant le développement d'une
grande crise, tantôt il reste plus ou moins longtemps dans l'un de ses états
où le place artificiellement l'opérateur. « Chaque page de sa vie
est indépendante des autres » [194].
Tous ces personnages, comme on le sait aussi, changent
de caractère et de conduite en même temps qu'ils changent de sens
et de langage. Félida, qui est triste et qui pense au suicide dans son état
prime, est gaie et courageuse dans l'état second ; elle est égoïste
et froide dans la première existence, elle a plus d'affection et de
dévouement dans la seconde. Louis V est tantôt doux, obéissant et timide,
tantôt coléreux, insubordonné et arrogant, tantôt enfant et craintif, tantôt
jeune homme emporté : à aucun point de vue il ne reste le
même.
La transition est facile entre ces modifications
naturelles de la personnalité et celles qui ont lieu pendant le somnambulisme
provoqué. En règle générale, quoique le fait n'ait pas toujours été
observé, il est possible, au moyen de l'hypnotisme, de ramener le sujet
à l'une ou à l'autre de ses diverses personnalités anormales et
de lui rendre le caractère et les souvenirs qu'il avait dans cet état.
Cela a été très souvent vérifié pour les états de Louis V et en général
pour tous les délires hystériques.
Ce qui est plus curieux c'est le passage facile d'un
délire naturel à un somnambulisme artificiel, passage analogue au
changement des poses hystériques en catalepsie. Il m'est arrivé de trouver
Marie en grande crise hystérique se tordant sur un matelas et criant depuis
deux heures. Je n'ai qu'à la toucher et à lui dire :
« Eh bien, qu'est-ce que tu fais là ? veux-tu te tenir un peu
mieux. » Tout en continuant les convulsions, elle me serre la main et me
répond : « Oh ! si vous saviez comme j'ai mal au côté. » -
« Commence par te lever et aller te coucher convenablement et on te
guérira cela. » Elle se lève alors, les yeux fermés, et se met dans
son lit. Je la calme un peu et elle me dit : « C'est bien heureux que
vous soyez venu, je voyais des choses horribles, du sang, des incendies et
j'avais bien mal. » C'est là un somnambulisme qui est une bien
légère transformation de son délire hystérique, puisqu'elle en conserve
le souvenir et que d'ailleurs par un mot, je puis le faire recommencer. Une
autre hystérique, G., dont je ne parle pas, car elle ressemble trop aux
précédentes, fut un jour plus curieuse encore. Elle était en convulsions et
tenue par deux servantes quand je m'approchai d'elle. Avant que je l'aie
touchée, elle me dit: « Tiens ! vous voilà donc... » et
les convulsions s'arrêtèrent immédiatement. Les choses se passent
ainsi chez les personnes qui ont été souvent mises en somnambulisme artificiel:
cet état finit par absorber toutes les autres existences anormales. Mais, chez
d'autres sujets, il se produit le phénomène inverse, le somnambulisme
artificiel dégénère en crise d'hystérie ou n'est que la reproduction de
la crise. Rien n'est plus décisif à ce point de vue que l'observation de
M. Grasset qui nous montre les sommeils artificiels d'une malade tout à
fait identiques à ses crises spontanées [195]. Jules Janet m'a montré à l'hôpital de la Pitié une jeune
fille du même genre. Jos... avait spontanément des attaques de sommeil
pendant lesquelles elle restait immobile les yeux fermés, mais parlait tout le
temps. Son rêve roulait sur deux ou trois idées toujours les mêmes,
des récits amusants qui la faisaient rire, ou des injures contre les médecins
et les internes qu'elle appelait « bouchers, têtes de cochon,
etc. ». Essaye-t-on de l'hypnotiser dans la journée par un procédé
quelconque, elle reprend exactement la même attitude et continue son
même rêve sur « ces vilains médecins qui ont encore emporté
une pauvre femme pour la découper». Les anciens magnétiseurs n'avaient pas tort
quand ils disaient que les crises nerveuses n'étaient que du somnambulisme
imparfait.
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