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Préface de la deuxième édition
Cet ouvrage, qui était présenté à la Sorbonne
comme thèse de doctorat en philosophie, a été publié pour la
première fois en juillet 1889. Nous croyons devoir le laisser tel qu'il
était et l'imprimer de nouveau sans changements sérieux. Il faudrait le
modifier et surtout l'augmenter beaucoup pour le mettre au courant des
recherches et des discussions nouvelles. Ces dernières sont d'ailleurs
pour la plupart étudiées dans les autres ouvrages que nous avons publiés depuis
cette époque et qui viennent naturellement compléter notre premier travail.
D'autre part, quelques-unes des études contenues dans « l'Automatisme
psychologique » perdraient un peu de leur intérêt si on oubliait la
date à laquelle elles ont été publiées. Exposées par nous pour la
première fois en 1886 et 1887, et ayant eu l'honneur d'être
reproduites depuis par un grand nombre d'auteurs, elles paraîtraient aujourd'hui
un peu banales. Nous désirons donc que notre ouvrage conserve sa date, et c'est
pourquoi nous ne nous sommes permis dans cette seconde édition que des
modifications insignifiantes.
Dans cette préface, nous nous bornerons à
indiquer sommairement quels sont les points de notre livre qui nous semblent
aujourd'hui réclamer des modifications et des compléments. D'une manière
générale, on peut remarquer que la plupart des descriptions contenues dans cet
ouvrage sont très simples, tandis que les phénomènes que l'on
observe d'ordinaire paraissent très complexes. Cela est juste, et ce
défaut qui nous paraît nécessaire a été en grande partie voulu et cherché. Sans
doute, il est toujours un peu hypothétique de choisir au milieu de détails
innombrables ceux que l'on croit intéressants et de négliger les autres, mais
sans cette hypothèse aucune exposition n'est intelligible. Nous n'avons
pas décrit tous ces détails parce que les uns nous paraissaient inutiles et les
autres encore incompréhensibles. Par exemple, en étudiant les troubles du
mouvement du membre anesthésique chez une malade, Léonie, nous avons décrit les
faits que nous pensions pouvoir classer et interpréter. Nous avons passé sous
silence d'autres phénomènes bizarres comme ceux de la syncinésie ou nous
n'y avons fait qu'une brève allusion, c'est que nous n'avions pas
observé un assez grand nombre de ces faits pour pouvoir les interpréter.
Depuis, nous avons eu l'occasion d'étudier plus complètement ce
phénomène dans d'autres ouvrages. La simplicité de nos descriptions résulte
aussi du choix des sujets. Au milieu d'un grand nombre d'observations, nous
avons choisi pour les exposer celles qui étaient simples et en quelque sorte
typiques. Il est facile aujourd'hui, et nous l'avons fait nous-même, de
parler des complications et des irrégularités, mais nous n'aurions pas pu nous
faire comprendre, si nous n'avions d'abord exposé les cas les plus
intelligibles.
Pour expliquer les diverses modifications de la
conscience pendant les états somnambuliques, nous avons souvent rappelé les
théories psychologiques de Maine de Biran qui, disions-nous, s'intéressait
à l'étude de ces phénomènes. Voici un texte intéressant qui
prouve notre assertion et que nous avions négligé de citer. Dans un mémoire
curieux et peu connu « sur la faculté de prévision », Deleuze donne
la liste des témoins qui signèrent le compte rendu d'une séance
somnambulique, et parmi ces noms se trouve celui de Maine de Biran [1]. Nous regrettons aussi de ne pas avoir cité plus souvent l'ouvrage
du Dr Gerdy, qui exprime à plusieurs reprises des idées tout à
fait analogues à celles de Maine de Biran. Pour étudier ces faits,
dit-il, « il faut s'habituer à comprendre qu'il peut y avoir
sensation sans perception de la sensation » [2]. En effet, pour interpréter les attitudes cataleptiques, nous avons
été amené, comme ces auteurs, à admettre l'existence de
phénomènes élémentaires aussi simples que possible. Ces
phénomènes devaient encore avoir le caractère de faits psychologiques,
mais ils étaient dépourvus de cette conscience réfléchie qui consiste surtout
dans l'assimilation des phénomènes à la personnalité.
Sans doute de tels phénomènes ne sont pas
absolument simples, et l'on peut décomposer la conscience à l'infini,
sans doute on peut, d'une façon plus ou moins théorique, retrouver dans ces
faits les éléments essentiels que l'on attribue à la conscience
« le vouloir-vivre, l'appétition, etc. » [3], mais, d'une part, nous n'avions pas à sortir de
l'observation pure pour chercher à déterminer la nature essentielle des
faits de conscience ; d'autre part, il nous suffisait de montrer le
caractère relativement simple de tels phénomènes et la différence
qui les séparait des faits de conscience habituellement connus. D'ailleurs,
nous sommes tout disposé à admettre, avec M. William James [4], que de tels faits doivent être très rudimentaires
pour rester ainsi impersonnels ; dès qu'ils se compliquent un peu,
ils « tendent à revêtir la forme de la personnalité »,
ce qui arrive dans les somnambulismes ou dans les écritures subconscientes,
qu'elles soient suggérées ou naturelles. Comme nous le faisions remarquer, les
paroles entendues pendant la catalepsie comme de simples sons et qui ne sont
pas comprises, peuvent se réveiller sous forme de souvenirs dans un état
ultérieur plus intelligent. Elles seront alors comprises par une personne et
auront leur puissance suggestive. La tendance à la synthèse et
à la personnalité reste le caractère général des
phénomènes psychologiques.
Dans tout le cours de cet ouvrage, nous avons insisté
sur le rapport étroit qui semble exister entre les phénomènes
psychologiques et les phénomènes physiologiques, en particulier entre
les pensées et les mouvements. Nous avons essayé de montrer que les sensations
et les images étaient accompagnées par des mouvements des membres et que,
d'autre part, les disparitions de la sensation ou de l'image provoquaient une
suppression parallèle dans les mouvements, si bien que certaines
paralysies pouvaient être considérées comme des amnésies (cf. infra) : « Il n'y a pas,
disions-nous, deux facultés, l'une celle de la pensée, l'autre celle de
l'activité, il n'y a à chaque moment qu'un seul et même
phénomène se manifestant toujours de deux manières différentes.»
Cette dépendance des deux phénomènes est certainement vraie dans sa
généralité ; nous l'avons depuis vérifié bien souvent. Ainsi, nous
exprimons le regret de ne pas avoir à notre disposition la description
d'un malade prenant pendant ses attaques la posture des tableaux qu'il pouvait
voir. Nous avons eu depuis l'occasion d'observer le fait d'une manière
extrêmement nette [5]. Mais nous avons aussi remarqué que cette dépendance générale était
modifiée par mille influences particulières. On trouvera quelques-unes
de ces études dans notre travail sur les troubles des mouvements chez les
hystériques et dans les travaux récents de beaucoup d'auteurs sur le sens
musculaire et ses relations avec les mouvements.
Une étude sur l'automatisme psychologique nous amenait
à étudier surtout les phénomènes de l'habitude et de
l'association des idées dans lesquels les images se succèdent
régulièrement les unes aux autres, en un mot, cette activité qui tend
à conserver et à répéter. Mais nous avons toujours cherché
à démontrer que, pour nous, cette catégorie de phénomènes et
cette forme d'activité n'existaient pas seules dans l'esprit humain.
« Sont suggérées les unes par les autres, disions-nous, les pensées qui
auparavant ont fait partie d'un même tout, d'un même acte de
connaissance ». « L'automatisme ne crée pas de synthèses
nouvelles, il n'est que la manifestation des synthèses qui ont
déjà été organisées à un moment où l'esprit était plus
puissant ». En un mot, cet automatisme n'est que la conséquence d'une
autre activité toute différente qui autrefois l'a rendu possible et qui
d'ailleurs l'accompagne aujourd'hui presque toujours. Non seulement ces deux
activités, l'une qui conserve les organisations du passé, l'autre qui
synthétise, qui organise les phénomènes du présent, dépendent l'une de
l'autre, mais elles se limitent et se règlent réciproquement et ce n'est
que la diminution de l'activité de synthèse actuelle, affaiblissement
manifesté par toutes sortes de symptômes, qui permet le développement exagéré
de l'automatisme ancien. La conception de ces deux activités, conception
hypothétique sans doute, mais qui permet de résumer et de classer un grand
nombre de faits, a déjà été souvent exprimée par des philosophes que
nous avons souvent cités, Leibniz, Maine de Biran, Hamilton, Taine, Ferri,
Fouillée, Paulhan, etc. ; elle a été aussi exposée d'une façon plus ou
moins nette par les aliénistes. Ceux-ci avaient été conduits à cette
théorie psychologique par l'étude de certains malades qui semblent agités,
actifs à un certain point de vue, et qui cependant, par un contraste
frappant, sont inertes et immobiles à un autre. Nous avons souvent cité
dans cet ouvrage Moreau (de Tours) : il nous semble encore l'un de ceux
qui ont le mieux interprété médicalement cette pensée des philosophes. Nous
regrettons de ne pas avoir signalé aussi d'autres aliénistes qui ont exprimé
des idées analogues. « Les rêves, disait Macario, ont une grande
analogie avec les distractions, qui sont pour ainsi dire les rêves de
l'état de veille. Les uns et les autres découlent d'une série d'idées qui
naissent, surgissent d'une manière mécanique, sans que l'âme y
prête une attention délibérée, de là la confusion et le désordre
que l'on trouve dans ces deux états passifs de l'esprit. » [6] Delasiauve interprète de la même manière les
impulsions automatiques qui apparaissent au cours des maladies caractérisées
par la stupeur et par l'inertie intellectuelle.
C'est cette opposition entre l'activité créatrice de
l'esprit et l'activité reproductrice qui mérite vraiment le nom d'automatisme
et que nous avons essayé de préciser dans nos différents travaux sur l'aboulie,
sur la suggestion et sur les idées fixes.
Notre étude sur les modifications de la mémoire nous
paraÎt aujourd'hui très incomplète. Elle ne décrit que les
altérations de la mémoire en rapport avec les états somnambuliques et seulement
les plus simples de ces altérations. Bien que les états somnambuliques décrits
dans cet ouvrage semblent déjà assez variés, il est facile de constater
qu'il en existe encore d'autres. Ainsi, il faudrait insister plus que nous ne
l'avons fait sur les somnambulismes simplement réciproques ; le sujet en
état somnambulique ne se souvient que des somnambulismes précédents, il relie
entre elles toutes ces périodes anormales pour en former une existence
continue, mais il n'a aucune mémoire de l'état de veille. Il faudrait aussi
étudier davantage ces cas auxquels nous avons simplement fait allusion dans
lesquels le sujet semble n'avoir aucune mémoire pendant l'état somnambulique et
oublier un événement aussitôt qu'il s'est produit. Enfin, nous venons de
constater un cas en quelque sorte intermédiaire aux deux précédents. Une femme
a des attaques de somnambulisme spontané qui durent plusieurs jours ; dans
ces attaques, elle semble avoir perdu tout souvenir non seulement de la veille,
mais même des somnambulismes précédents. Cependant, elle a une certaine
mémoire, très limitée, il est vrai, celle des événements de l'attaque
présente. Au troisième jour de l'attaque, elle se souvient de ce qui
s'est passé le premier ; elle semble, par une sorte de rééducation qui a
été souvent signalée, se former une personnalité nouvelle. Mais le réveil
survient ; ces quelques nouveaux souvenirs disparaissent
complètement et ne semblent pas ressusciter dans l'attaque suivante. La
formation de cette nouvelle personnalité n'avance guère et reste
toujours à ses premiers débuts. Ces formes d'amnésie, qui sont au
premier abord très compliquées, nous paraissent se rattacher à un
phénomène que nous avons décrit récemment sous le nom d'amnésie
continue [7]. Cette amnésie continue, qui consiste dans une incapacité du sujet
de prendre conscience, de percevoir les souvenirs des événements récents, vient
dans tous ces cas se mêler à
l'amnésie périodique du somnambulisme. Ces nouvelles descriptions viennent
compléter celles que nous avions données dans cet ouvrage.
Pour interpréter ces amnésies, nous n'avons aussi
examiné que les cas les plus simples et les plus nets ; nous avons étudié
les modifications de la mémoire dans leur rapport avec les modifications de la
sensibilité, l'amnésie dans son rapport avec l'anesthésie. Nous pensons encore
que ces explications s'appliquent à tout un groupe de malades, qu'elles
rendent compte des amnésies les plus profondes et des somnambulismes les mieux
caractérisés ; mais nous sommes disposés à insister aujourd'hui sur
des amnésies déjà signalées rapidement dans lesquelles la modification
psychologique est moins profonde [8]. Certains rêves, certaines idées fixes plus ou moins
subconscientes deviennent un centre autour duquel se groupent un grand nombre de
faits psychologiques et même toute une existence psychologique qui
devient subconsciente comme les idées fixes elles-mêmes. En un mot, les
somnambulismes sont très variés, et l'amnésie qui les caractérise ne
nous paraît pas être toujours aussi profonde ni pouvoir s'expliquer par
les mêmes raisons.
Dans notre étude sur la suggestion, nous avons cherché
à décrire le phénomène et ses innombrables variétés, puis nous
avons essayé de montrer comment les phénomènes psychologiques se
combinaient et se modifiaient pour les produire. Nous voudrions aujourd'hui
insister sur un caractère essentiel qui nous semble indiqué d'une
manière insuffisante. À notre avis, le mot suggestion ne doit pas
être appliqué à des phénomènes psychologiques quelconques,
à des pensées, à des associations d'idées qui existent chez tous
les hommes d'une manière normale. Il doit, pour éviter les confusions de
langage, être réservé pour désigner un fait très réel et
très important, mais anormal, qui ne se produit nettement que dans des
états maladifs. Dans un travail plus récent nous nous sommes efforcé de mettre
en relief le caractère pathologique de la suggestion véritable.
La suggestion proprement dite semble dépendre d'une
altération de l'esprit que l'on peut constater cliniquement. Moreau (de Tours)
avait déjà exprimé la nécessité de cet état primordial de faiblesse
psychique au moins momentanée pour expliquer l'invasion de la folie. Nous avons
essayé dans divers travaux d'analyser cette faiblesse mentale, de montrer en
quoi consiste cette réduction des phénomènes de volonté et d'attention
au moment où la suggestion se développe ; nous avions en
particulier comparé cette faiblesse à un état de distraction exagéré.
Sans doute, comme plusieurs auteurs le font observer, ce n'est pas là
une distraction ordinaire ; celle-ci ne se produit qu'au moment où
l'esprit est fortement attentif à quelque objet. Mais nous avions
justement essayé de montrer que cet état a tous les caractères de la
distraction sauf un , c'est qu'il n'est pas produit, entretenu par une
attention fortement dirigée dans un autre sens ; c'est une distraction
perpétuelle sans motif, sans excuse, et c'est justement à cause de cela
qu'elle est pathologique.
Dans un état de ce genre, l'esprit ne peut synthétiser
qu'un petit nombre de phénomènes à la fois ; il est forcé de
laisser de côté des sensations, des souvenirs, des images motrices qu'il est
incapable de percevoir. Nous avons tenté d'exprimer l'ensemble de ces
phénomènes par un terme qui a eu quelque succès, le rétrécissement
du champ de la conscience. Nous sommes heureux de voir que ce caractère,
à notre avis important, a été constaté depuis par bien des auteurs chez
les individus malades et suggestibles. Parmi les études assez nombreuses sur ce
rétrécissement de la conscience, nous signalerons le travail de M. Pick [9]. Cet auteur étudie surtout l'influence de ce rétrécissement sur
les mouvements des hystériques et il vérifie ce que nous avions avancé :
ces malades ne peuvent faire volontairement que très peu de mouvements
simultanés, comme ils ne peuvent percevoir consciemment qu'un très petit
nombre de sensations simultanées. M. Pick résume les faits qu'il a observés en
disant qu'il s'agit là d'un rétrécissement de l'impulsion motrice. Nous
ne pensons pas que cette expression diffère sensiblement de la
nôtre : les mouvements volontaires dépendent des images qui sont
momentanément réunies dans la pensée, et cette diminution des mouvements
simultanés n'est en somme qu'une réduction du nombre des images motrices qu'une
personne peut à chaque mouvement synthétiser. Nous sommes donc heureux
de cette vérification intéressante que M. Pick a ajoutée à nos
recherches.
Il n'y a pas lieu d'insister sur telle ou telle forme
particulière de suggestion que l'on pourrait facilement ajouter à
notre liste sommaire. Mais nous sommes obligé de dire que sur un point relatif
àces suggestions nous avons
été amenés à modifier sensiblement nos opinions. Nous avions dit que la
possibilité de provoquer des crimes véritables par suggestion ne nous
paraissait pas démontrée. En effet, les discussions théoriques ne prouvent rien
et les expériences de laboratoire ne peuvent pas dans ce cas être
convaincantes ; l'observation clinique est ici la seule méthode qui puisse
nous permettre de trancher la question. Or, par un malheureux hasard, nous
avons été amené à constater cette année deux actes criminels accomplis
par deux personnes différentes, un adultère et un avortement qui dans
les deux cas ont été effectivement déterminés par des suggestions pendant le
somnambulisme. Sans doute ces deux cas, si cela était possible, devraient
être discutés en détail. Nous ne prétendons aucunement que les
mêmes actes chez les mêmes sujets n'auraient pas pu être
déterminés autrement. Au contraire, il s'agit de malades, gravement
hystériques, de volonté très faible que l'on aurait pu, sans aucun
doute, amener aux mêmes actes par simple persuasion pendant la veille. Il
n'y a pas eu de transformation miraculeuse effectuée par suggestion ; il
s'agit simplement d'un crime connu, l'abus des mineurs, des aliénés. Mais, quoi
qu'il en soit, dans ces deux cas, les actes ont été en réalité suggérés
pendant le somnambulisme, et l'on a pu, par ce moyen, triompher plus facilement
de la résistance des malades. Les auteurs, qui ont soulevé cette question du
crime par suggestion, ont peut-être exagéré le danger ; mais ils me
paraissent avoir raison, si l'on considère les individus mentalement
débiles qui peuvent être amenés à des actes criminels par la suggestion.
Le rétrécissement du champ de la conscience
amène à sa suite une grave conséquence, c'est que tous les
phénomènes psychologiques ne sont plus synthétisés dans une même
perception personnelle et qu'un certain nombre d'entre eux restent isolés et
non perçus. Cette remarque importante nous a conduit à l'étude des
phénomènes subconscients et de la division de la personnalité.
Des faits de ce genre étaient déjà signalés
fréquemment par les philosophes et par les médecins ; on en trouve
même la trace dans des œuvres purement littéraires. Dans un roman du
célèbre écrivain russe Dostoiewski, Crime
et Châtiment, se trouve un passage curieux à ce point de vue, que M.
J. Soury a eu l'obligeance de nous indiquer à propos de nos
premières études sur les actes subconscients. « J'allais chez vous,
commença Raskolnikoff ; mais comment se fait-il qu'en quittant le marché
au foin, j'aie pris la perspective?... Je ne passe jamais par ici, je prends
toujours à droite au sortir du marché au foin ; ce n'est pas non
plus le chemin pour aller chez vous. A peine ai-je tourné de ce côté que je
vous aperçois, chose étrange ! -
... Mais vous avez apparemment dormi tous ces jours-ci, répond
Sviérigaïlof ; je vous ai moi-même donné l'adresse de ce trackis
et il n'est pas étonnant que vous y soyez venu tout droit. Je vous ai indiqué
le chemin à suivre et les heures où l'on peut me trouver ici,
vous en souvenez-vous ? - Je l'ai oublié, dit Raskolnikoff avec surprise.
- Je le crois ; à deux reprises, je vous ai donné ces indications ;
l'adresse s'est gravée machinalement dans votre mémoire et elle vous a guidé
à votre insu. Du reste, pendant que je vous parlais, je voyais bien que
vous aviez l'esprit absent [10]. » Nous avons essayé d'ailleurs, dans cet ouvrage, de donner
un historique assez complet des diverses études sur le magnétisme, le
spiritisme, l'hypnotisme, qui ont préparé la connaissance de ces
phénomènes subconscients.
Nos deux chapitres sur ces questions, nous demandons
la permission de le rappeler, étaient la reproduction d'études plus anciennes
publiées de 1886 à 1888 dans la Revue
philosophique. Nous avions cherché à déterminer autant que possible,
par des observations et des expériences, la nature de ces faits en apparence
mystérieux. En suivant toujours la même méthode, nous avons cru devoir
insister tout d'abord sur les cas les plus simples et les plus nets. Nous avons
décrit des actes et des sensations qui semblaient entièrement ignorés
par le sujet, tout à fait en dehors de sa perception personnelle. Ces
phénomènes totalement subconscients formaient par leur développement et
leurs combinaisons une seconde existence psychologique, quelquefois une seconde
personnalité qui se manifestait en même temps que la personnalité
normale. Mais nous ne nous en sommes pas tenu à l'étude de ces formes
typiques du phénomène, dans le chapitre suivant sur « les diverses
formes de la désagrégation psychologique », nous avons essayé de décrire
et de classer les nombreuses variétés et combinaisons de ces phénomènes
les uns avec les autres. Nous avons dit et répété bien des fois que ce second
groupe de phénomènes était extrêmement suggestible ; que le
nom et même la forme personnelle étaient déterminées par des exercices et
des suggestions ; que cette personnalité, ainsi formée, s'éduquait,
prenait des habitudes ; que dans les expériences elle collaborait sans
cesse avec la personnalité normale (cf. infra).
Bien souvent, des phénomènes déterminés dans l'une des couches de la
conscience avaient une action, un contrecoup remarquable sur l'autre
système de phénomènes. Les caprices, les préférences de la
personnalité subconsciente comme de la personnalité consciente interviennent
à chaque instant pour compliquer les expériences.
Nous sommes heureux de voir que la plupart de ces
faits ont été constatés de nouveau par beaucoup d'auteurs qui ont bien voulu
répéter nos expériences en se plaçant dans les mêmes conditions. Nous ne
pouvons signaler tous ces travaux très nombreux dans ces
dernières années ; nous rappellerons seulement un travail curieux
de M. William James sur l'écriture automatique. La plupart des détails qui nous
avaient paru importants dans nos observations, l'anesthésie qui accompagne un
acte automatique, l'ignorance que le sujet normal a de pareilles actions, les
mouvements qui persistent subconsciemment dans des membres paralysés en
apparence, le développement des phénomènes subconscients qui tendent
à former une personnalité, tous ces faits se retrouvent dans les
observations de M. James [11].
L'interprétation de tous ces faits, leur classement
dans des hypothèses assez claires et compréhensives sont loin
d'être terminés. Les suppositions que nous avons présentées ne sont que
des résumés, des expressions abrégées des faits qu'il était d'abord important
de vérifier. Dans nos travaux plus récents sur l'anesthésie des hystériques,
nous avons reproduit ces théories et ces schémas peut-être avec un peu
plus de précision.
L'unité au moins relative de l'esprit nous semble au
contraire réalisée plus ou moins complètement dans les phénomènes
de la volonté et de l'attention. Nous n'avions pas à étudier ici la
nature de ces phénomènes qui sont les opposés des faits d'automatisme.
Nous avons seulement cherché à marquer leurs principaux
caractères pour faire en quelque sorte contraste. Il ne s'agit pas d'une
étude métaphysique sur la volonté, sur sa nature et ses relations avec
l'essence de la personne humaine ; il s'agit d'un problème
psychologique bien plus précis. A quel caractère psychologique se
reconnaît en fait un acte volontaire? Nous avions répondu que l'action volontaire
est un acte déterminé par un jugement: « Le sujet, disions-nous, prononce
telle parole simplement parce qu'elle traverse son esprit sans songer à
autre chose ; nous nous parlons ainsi parce que nous jugeons que cela est
vrai. » Cette remarque nous paraît encore juste, mais nous croyons qu'elle
peut être précisée et qu'il faut y ajouter d'autres caractères
sommairement indiqués. Aussi, avons-nous fait un nouvel effort pour préciser la
définition psychologique de la volonté. Dans nos différents travaux sur
l'aboulie, nous avons montré comment la nouveauté des actes et le
caractère conscient, personnel de l'action, devaient être
considérés comme des éléments essentiels de la volonté. Ces nouvelles études
nous semblent avoir un peu complété les précédentes.
Notre travail sur l'automatisme n'était pas seulement
une étude de psychologie, il était encore une étude médicale, car l'automatisme
ne se manifeste d'une manière aussi nette et aussi exagérée que dans des
états pathologiques. Nos descriptions se rapportent à plusieurs maladies
mentales, des délires toxiques, des états neurasthéniques, des obsessions, des
impulsions ; mais une maladie mentale particulière a été surtout
l'objet de nos études, c'est l'hystérie. C'est chez des hystériques que nous avons
étudié ces états cataleptiques et somnambuliques, ces modifications
complètes et brusques de la mémoire et de la sensibilité, ces actes
subconscients, etc.
Nous avons essayé de montrer que le somnambulisme
n'était pas un accident isolé, mais qu'il avait ses racines dans un état
pathologique de la veille elle-même ; que cet état avait les
rapports les plus étroits avec les attaques convulsives et délirantes ;
qu'il disparaissait quand les malades revenaient momentanément à la
santé. Nous en avons conclu que certaines maladies dites nerveuses
« méritaient tout aussi bien d'être appelées maladies
psychologiques », et que les phénomènes de division successive ou
simultanée de la personnalité constituaient précisément un symptôme essentiel
de ces maladies mentales. Ces opinions ont été l'objet de beaucoup de
controverses, car plusieurs auteurs sont encore disposés à croire que la
suggestion, le somnambulisme, les actes subconscients, l'écriture automatique
sont des phénomènes de la vie normale, compatibles avec la santé
physique et morale la plus parfaite. Cette discussion est difficile à
terminer, car elle porte sur des questions toujours insolubles, des questions
de limites. Les phénomènes automatiques, les faits de division de la
personnalité se rattachent, comme tous les symptômes pathologiques, par des
transitions innombrables aux phénomènes de la psychologie normale, et
l'on peut discuter indéfiniment sur la limite entre la maladie et la santé.
Afin de pouvoir s'entendre, il ne faut considérer que les cas les plus nets et
se faire une opinion d'après eux. Si l'on procède ainsi, nous
pensons encore que l'on constatera dans tous les cas complets de somnambulisme
et d'écriture automatique une hystérie cliniquement indiscutable. D'autre part,
il sera facile de voir que tous les phénomènes hystériques sont caractérisés
précisément par ce dédoublement de la personnalité qui existe au suprême
degré dans le somnambulisme. « Le somnambulisme, disions-nous, n'est pas
seulement hystérique, parce qu'il coïncide avec des symptômes
d'hystérie ; en lui-même, il présente de la façon la plus
complète le caractère de tous les phénomènes de cette
maladie. » Dans notre travail sur les définitions de l'hystérie auquel
nous renvoyons, nous avons résumé les diverses opinions des auteurs qui ont
discuté cette opinion et nous avons essayé de la fortifier encore [12].
Quant aux détails médicaux relatifs à
l'hystérie, nous relèverons seulement quelques points qui nous
paraissent aujourd'hui devoir être modifiés. Nous avons signalé un malade
R... comme épileptique, en exprimant, il est vrai, quelque doute ; nous
n'aurions plus maintenant cette hésitation. En relisant l'observation, nous sommes
convaincus qu'il s'agit d'un homme
hystérique et non d'un épileptique. A propos du rétrécissement du champ visuel,
nous avons écrit d'après les auteurs que « l'anesthésie s'étend
irrégulièrement sur la rétine, tantôt rétrécissant concentriquement le
champ visuel, tantôt le coupant par moitié, tantôt formant des scotomes
irréguliers, c'est-à-dire des taches d'insensibilité au milieu d'une
rétine restée normale ». Sur plus de cent cinquante malades que nous avons
examinés souvent à ce point de vue, nous n'avons constaté que le
rétrécissement plus ou moins concentrique du champ visuel et jamais les autres
modifications. Nous ne nions pas a priori que l'hémiopie ne puisse se
rencontrer dans l'hystérie (non compliquée bien entendu de lésions encéphaliques) ;
mais jusqu'à ce que l'on ait étudié sur ce point des observations
précises, nous considérons ce symptôme comme fort douteux. Nous ajouterons
aussi qu'il faudrait insister plus que nous ne l'avons fait dans cet ouvrage
sur les sensations visuelles subconscientes et surtout sur les sensations
provoquées à la périphérie du champ visuel. D'autres modifications des
sensations, l'amaurose unilatérale, la diplopie monoculaire, l'allochirie ont
été également étudiées avec plus de soin dans notre livre sur l'état mental des
hystériques.
Un passage de notre étude sur le caractère des
hystériques manquait sans doute de précision, car il n'a pas été bien compris.
Nous avons écrit que le mensonge n'est pas, comme on l'a cru longtemps, un
stigmate naturel et permanent de l'hystérie. D'une part, bien des individus
sont extrêmement malhonnêtes et mentent sans être hystériques
et, d'autre part, un grand nombre d'hystériques peuvent présenter au
suprême degré tous les symptômes de la maladie et rester cependant
très honnêtes. Mais il ne faut pas en conclure que nous nions
l'existence du mensonge chez les hystériques ; nous croyons qu'il est, au
contraire, très fréquent, mais à titre d'accident, de délire tout
particulier. Nous avons indiqué ailleurs plusieurs origines de ce mensonge, la
plus fréquente est l'idée fixe qui absorbe complètement l'esprit du
malade et le rend incapable de comprendre aucune autre pensée. L'hystérique
sacrifie tout à son idée du moment présent, parce que en réalité elle
oublie tout et elle devient ainsi capable et de mensonges et d'actions
criminelles. Si on se décide à considérer franchement ces malades comme
des aliénés, on sera moins étonné de ces désordres de conduite qui ne sont pas
essentiels à la maladie mais qui constituent des accidents très
fréquents.
Nous n'avons fait dans cet ouvrage que des allusions
rapides aux autres maladies mentales. Notre étude sur le spiritisme a été
complétée par un article récent « sur le spiritisme contemporain ».
Nous avons brièvement montré comment les phénomènes d'obsession
et d'impulsion se rattachaient à la désagrégation mentale ; c'est
un travail que nous espérons reprendre plus tard.
Ces descriptions de diverses maladies mentales sont
restées purement symptomatiques et cliniques. Nous avons fait remarquer que la
désagrégation de l'esprit peut avoir les mêmes caractères
cliniques, tout en dépendant de causes différentes : l'hérédité, des
intoxications, des auto-infections, etc., pourront produire ce syndrome. Il
nous semble qu'il n'était pas inutile de l'analyser et de le comprendre avant
de chercher à remonter à ses causes. Notre ouvrage ne cherchait
à pénétrer ni dans la nature de l'esprit, ni dans la cause
première des maladies. Nous espérons que les quelques observations qu'il
renferme n'auront pas été inutiles pour le développement de la psychologie pathologique.
Paris, septembre 1893.
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