|
Interprétation de l'oubli au réveil
après le somnambulisme
L'application des remarques précédentes au
somnambulisme semble, après tout ce qui a été dit, tellement naturelle
qu'il suffit d'insister sur quelques détails.
Pour comprendre la mémoire alternante des somnambules,
nous avons été amené à supposer qu'elle est due à une modification périodique (qu'elle soit
spontanée, ou provoquée) dans l'état de la sensibilité et, par conséquent,
dans la nature des images qui servent à former les phénomènes
psychologiques complexes et en particulier le langage. Cette modification se
produit surtout chez des sujets plus ou moins anesthésiques dans leur état
normal, et elle consiste alors dans la
restauration momentanée d'une certaine catégorie d'images dont les sujets
ont ordinairement perdu la possession. Cette modification peut être plus
ou moins complète et, chez certains sujets qui sont distraits plutôt que véritablement anesthésiques, consister
simplement dans la prédominance
momentanée de certaines images ordinairement négligées. Reprenons
successivement l'examen de ces divers points.
1º Nous avons déjà eu l'occasion de
montrer chez la plupart de nos sujets ces variations périodiques de la sensibilité et des
images ; nous avons vu que l'un est un type visuel dans son
état normal, puis momentanément un type moteur pendant le somnambulisme, que
l'autre est un type auditif pendant la veille, puis un type visuel pendant un
certain état anormal : il est inutile d'y revenir. Remarquons seulement
que partout où, pour une raison ou pour une autre, il se produira des
modifications analogues de la sensibilité, on pourra constater des
phénomènes de mémoire analogues à ceux du somnambulisme.
Qui n'a été frappé de ce fait qu'une hystérique,
anesthésique à l'état de veille, n'est plus anesthésique en
catalepsie ? Fermez le poing gauche de Léonie ou de Lucie pendant la
veille, elle ne s'en apercevra pas, et cependant, si je leur ferme le poing en
catalepsie, même sans qu'elles puissent le voir, je leur suggérerai un
sentiment de colère. Que l'on mette une clef dans la main gauche de
Léonie pendant la veille et elle ne saura ce que c'est mettons le même objet
dans la main gauche pendant la catalepsie et elle fera le geste d'ouvrir une
porte. Il y a donc une sensation tactile pendant la catalepsie qui n'existait
pas pendant la veille. Il ne faut plus être surpris alors si ces deux
femmes ne se souviennent pas de leur catalepsie pendant la veille, mais s'en
souviennent dans le second somnambulisme, quand elles ont retrouvé la sensation
tactile.
Une hystérique, comme Lucie ou Léonie. se souvient au
réveil de ses rêves de la nuit, quand ils ont été visuels, mais ne s'en souvient pas quand ils ont été moteurs et qu'elle s'est levée de son
lit, ce qu'elle ne peut faire dans l'obscurité sans l'intervention du sens
moteur [166]. Les crises sont, comme le disait Moreau (de Tours), des délires
musculaires ; il n'y a rien d'étonnant à ce que le souvenir n'en
reparaisse que dans le somnambulisme où le sens musculaire est complet.
Enfin nous comprenons comment, pendant la veille normale, peuvent se produire
des pertes de mémoire singulières par de brusques changements dans la
sensibilité dominante qui constitue le type sensoriel. « Une femme qui
était anesthésique ne se souvenait que d'une partie restreinte de sa vie... En
somnambulisme, elle n'avait aucune anesthésie et se souvenait de sa vie tout
entière » [167].
Ces modifications de la sensibilité, effectuées par le
sommeil hypnotique, ou par les passes, peuvent être obtenues par d'autres
procédés quels qu'ils soient, pourvu qu'ils rendent momentanément au sujet des
sensibilités qu'il a perdues. « Il y a des somnambules, disait déjà
Charpignon [168], que l'on peut endormir par la machine électrique. » C'est
là une grande vérité ; nous avons vu les effets partiels d'un petit
courant électrique ; on connaît les excellents effets du bain électrique
sur les hystériques. Le célèbre Louis V « récupère toutes
ses sensibilités par le bain électrique... [169] et quand son cerveau est ainsi ouvert il se rappelle toute sa
vie » [170]. Je suis convaincu que les appareils électriques seront
prochainement le véritable instrument scientifique pour produire à
volonté et régulièrement toutes les variétés du somnambulisme. Mais
actuellement bien d'autres procédés arrivent au même résultat: l'aimant,
les plaques métalliques de Burcq, etc. Jules Janet n'a-t-il pas montré que,
dans la période d'excitation du chloroforme, une hystérique anesthésique
retrouvait sa sensibilité et entrait dans un véritable somnambulisme. La
même observation se trouve d'ailleurs dans Despine. Je lis, dans un
ouvrage du Dr Ball, une observation bien curieuse à ce propos :
« Parmi les conséquences les plus paradoxales de l'usage hypodermique de
la morphine, il faut citer le rétablissement de la sensibilité cutanée sur les
sujets qui l'ont perdue... Une hystérique anesthésique, morphinée à la
dose de 8 centigrammes par jour, vit ses douleurs disparaître et sa sensibilité
normale se réveiller... L'abstinence ramena les symptômes
hystériques » [171]. Il est bien fâcheux que l'auteur ne nous donne pas plus de
renseignements psychologiques, ne nous parle pas de l'état de la mémoire. Il
est bien probable que la morphine a produit ici un état analogue au
somnambulisme, car toute modification des sens amène une modification de
la mémoire, et le somnambulisme n'est pas autre chose.
2º Cette modification consiste presque toujours
dans une restauration
d'une sensibilité et d'un groupe d'imagesordinairement perdues par le sujet. Cela nous explique le
troisième caractère de la mémoire des somnambules sur lequel nous
avons moins insisté, le souvenir pendant l'état anormal de tout ce qui s'est
passé pendant la veille ; il est facile de remarquer cependant qu'il doit
rentrer dans l'explication précédente. Le somnambulisme a toujours ajouté des
sens nouveaux et des images nouvelles à l'esprit de nos sujets, mais il
ne leur en a pas retranché. Pour qu'un sujet endormi perdît le souvenir de la
veille, il faudrait qu'il ne possédât plus en somnambulisme les images autour
desquelles sont groupées les souvenirs de la veille, qu'étant, par exemple,
visuel à l'état de veille, il n'eût plus, en somnambulisme, le sens
ni les images de la vue. Or, on sait que cela n'arrive pas, du moins dans les
études que j'ai pu faire ; au contraire les images s'accroissent sans
diminuer. Je retrouve, dans mes notes prises au jour le jour sur Léonie, une
observation frappante que j'avais faite il y a longtemps sans la comprendre. A
l'état de veille, prétend-elle, quand elle pense à moi, elle me voit, et cela peut même lui causer
des hallucinations visuelles ; dans son premier somnambulisme, quand elle
pense à moi, elle me voit et
m'entend lui parler; dans le second somnambulisme, elle me voit, m'entend et me touche. Je me souviens que j'avais
expliqué cela par ses habitudes ; elle me parle peu à l'état de
veille, elle bavarde beaucoup dans le premier somnambulisme, et elle veut
toujours me tenir la main dans le second. Il y a plus : il faut encore
remarquer qu'elle ne dispose d'abord que des images visuelles et des souvenirs
qui y sont rattachés, qu'elle dispose ensuite des images auditives, mais sans
perdre les images visuelles, qu'elle possède enfin les images tactiles
sans oublier les précédentes. Le somnambulisme est chez les hystériques un
accroissement de l'esprit par une excitation quelconque et non une
diminution [172].
Peut-être existe-t-il des somnambulismes
différents. L'hypnotisation des sujets sains possédant déjà tous leurs
sens et toutes les images ne peut guère, si elle est possible, que les
diminuer et leur supprimer diverses sensations. Des sujets sensibles peuvent,
par exemple, devenir anesthésiques. Il serait curieux de chercher si, chez des
sujets de ce genre, la suppression ne porte pas quelquefois sur les images dont
ils se servent le plus habituellement à l'état de veille, et si le
somnambulisme dans ce cas-là n'amène pas l'oubli des
phénomènes de la veille. La célèbre malade de Mac-nish n'est
peut-être qu'une somnambule de ce genre. Je n'ai rien vu qui vérifiât
cette supposition : il est vrai que je n'ai guère hypnotisé que
des malades. Je ne puis donc pas parler d'une observation que je n'ai point
faite ; dorénavant, en psychologie, comme dans les autres sciences, on ne
peut parler que de ce que l'on a vu.
Cette hypothèse me semble aussi rendre compte
des somnambulismes multiples et des différentes variétés de la mémoire
alternante. Il n'y a pas, comme nous l'avons vu, un seul somnambulisme, mais
plusieurs, qui sont caractérisés chacun par une mémoire particulière.
C'est que le somnambulisme ne dépend pas d'une modification mentale, unique et
toujours la même. Il varie suivant toutes les modifications qui peuvent
être apportées à l'état de la sensibilité. On conçoit que, chez un
sujet fortement anesthésique dans son état normal, on puisse produire, non pas
une seule, mais plusieurs restaurations, plus ou moins complètes de la
sensibilité, qui amèneront plusieurs mémoires alternantes et plusieurs
somnambulismes.
Si l'on ne considérait qu'un seul sujet comme Lucie,
on pourrait croire que cette division du somnambulisme en deux parties a
quelque importance, et qu'il y a toujours ainsi trois mémoires. Ce serait une
erreur analogue à celle qui me faisait autrefois désigner par des noms
particuliers tous les degrés de la catalepsie de Léonie. En réalité, il n'y a
ni deux, ni trois mémoires indispensables ; il peut s'en présenter un
nombre quelconque et indéterminé. Rose a au moins quatre ou cinq somnambulismes
différents, ayant chacun une mémoire particulière. Il y a des sujets,
comme N.... qui sont tellement instables, qu'ils ne reprennent le même
somnambulisme qu'en étant endormis par la même personne et de la
même manière; sinon, ils entrent dans un état sensitivo-sensoriel
différent, et ne retrouvent pas les souvenirs du premier somnambulisme. Ce
fait important nous expliquera plus tard quelques difficultés relatives aux
suggestions. Il nous suffit maintenant de savoir que l'état somnambulique n'est
pas un, mais que, dépendant des modifications de la sensibilité, il peut, chez
une même personne, revêtir des formes très variées, et
amener les variétés de mémoire les plus singulières.
Cependant, dans cette série d'états de sensibilité et
de mémoire qui peuvent se produire suivant une même loi, on peut, comme
font les mathématiciens dans leurs séries, distinguer des points intéressants.
Ainsi, on déterminera l'état normal du sujet dans lequel il se trouve
naturellement au moment où on l'étudie, et qui a lui aussi une
sensibilité et une mémoire qui lui sont propres. On peut distinguer le premier
état somnambulique qui survient dès que l'on modifie le sujet par un
procédé quelconque, c'est-à-dire la première modification
sensitive assez importante pour amener une perte de mémoire quand le sujet
retourne à l'état de veille. Mais surtout on s'attachera à
distinguer comme capital le dernier somnambulisme. J'appelle ainsi l'état dans
lequel le sujet a retrouvé l'intégrité absolue de toutes les sensibilités qui
sont naturelles à l'homme bien portant, et par conséquent l'intégrité
absolue de la mémoire, en un mot, l'état dans lequel le sujet n'a plus aucune
anesthésie ni aucun amnésie. C'est un état très important de toutes
manières, surtout au point de vue thérapeutique dont nous ne nous
occupons pas maintenant [173]. Mais il est quelquefois très difficile à obtenir, et
les sujets y parviennent plus ou moins vite, quelquefois après un seul
somnambulisme intermédiaire, comme Lucie ou Wittm... (dans l'étude de Jules
Janet), ou bien après plusieurs intermédiaires, comme Rose, ou
même ne l'atteignent pas complètement, comme Léonie, qui, dans le
dernier somnambulisme que je puisse obtenir avec elle, a encore des
anesthésies. Dans ce chapitre consacré à l'étude du somnambulisme en
général, nous n'avons pas à insister davantage sur cet état particulier,
il nous suffit de montrer comment il se rattache aux autres et n'est qu'un
point plus intéressant d'une série continue.
3º Cette modification peut être plus ou moins
complète, et visible. En effet, nous n'avons cité dans ce
travail que trois ou quatre sujets chez lesquels les phénomènes
caractéristiques du somnambulisme se manifestaient d'une manière pour
ainsi dire grossière. Tout le monde remarquera, comme j'en ai été frappé
dès la première fois, que Lucie se sert du sens de la vue quand
elle est éveillée et du sens du tact quand elle est endormie : cela est
manifeste. Mais, chez d'autres sujets, les modifications seront beaucoup moins
visibles ; en particulier, et c'est l'objection que l'on ne manquera pas
de faire, on peut endormir des sujets qui ne présentent à l'état de
veille aucune anesthésie bien caractéristique. Je répondrai que j'ai
moi-même constaté des cas de ce genre, quoique plus rarement qu'on est
disposé à le croire, mais que je les ai, dans ce chapitre, négligés pour
m'attacher d'abord aux phénomènes les plus simples et les plus
caractéristiques. Je crois en effet que, dans ces cas nouveaux et moins nets,
l'explication doit être cependant la même.
En effet, les sujets que l'on peut mettre en
somnambulisme sans qu'ils présentent d'anesthésie bien manifeste à
l'état de veille, présentent un phénomène tout à fait analogue
qui a pour la mémoire les mêmes conséquences, c'est la distraction. Sans doute, si on attire leur attention
successivement sur chacun de leurs sens, on verra qu'ils les possèdent
tous ou du moins qu'ils peuvent les
posséder tous. Mais, en pratique, ils ne se servent pas de tous leurs sens et
de toutes les images de ce sens ; ils ne sont pas capables de les réunir
toutes et ils en négligent un grand nombre pour se contenter de quelques images
prédominantes et habituelles. Le
somnambulisme change ces images prédominantes, sans donner précisément des
sensibilités nouvelles ; il relève de leur effacement certaines
images particulières et en fait un centre nouveau autour duquel la
pensée s'oriente d'une manière différente. Réveillés, ces sujets reprennent
leur pensée habituelle, négligent par distraction ces images et par conséquent
les souvenirs qui y sont liés ; ils ne peuvent plus les retrouver, car ils
sont incapables du petit effort qu'il faudrait faire pour modifier un peu la
forme habituelle de leur pensée.
Une forme particulière d'oubli résulte donc de
la distraction, comme une autre résultait de l'anesthésie ; mais elle est
évidemment beaucoup plus faible. La moindre occasion va attirer l'attention sur
ces images qui sont moins perdues que négligées. Un jeune homme H., qui avait
un somnambulisme de ce genre, avait tout oublié au réveil, mais peu à
peu, dans le courant de la journée, il retrouvait un à un tous les
souvenirs du somnambulisme : le lendemain il pouvait tout me raconter. Ce
sont des sujets de ce genre chez qui on peut évoquer les souvenirs en leur
commandant de faire attention et en dirigeant un peu leurs efforts. De
même que, chez certains sujets, l'anesthésie n'est qu'une légère
distraction que l'on peut modifier par un mot, l'oubli n'est aussi, chez ces
personnes, qu'une conséquence d'une distraction et n'a pas plus de gravité.
Nous ne pouvons insister maintenant davantage sur cette explication, il
faudrait examiner les rapports de l'anesthésie et de la distraction qui feront
dans ce livre l'objet d'une étude particulière [174]. Il nous suffit d'avoir montré que, par cette remarque, les cas, en
apparence irréguliers, peuvent rentrer dans la théorie générale.
« Toutes les fois, disait M. Paulhan, qu'il y a
un changement dans ce que l'on pourrait appeler l'orientation générale de
l'esprit, il se produit une sorte de scission dans la mémoire d'autant plus
marquée que le changement a été plus fort » [175]. « Ce qui produit l'oubli des rêves au réveil, c'est que
l'orientation de l'esprit change soudainement » [176]. « Quand les conditions natives du souvenir réapparaissent,
disait un autre auteur, le souvenir lui-même réapparaît » [177]. J'ai essayé de préciser un peu plus cette explication générale des
phénomènes de l'oubli et de l'adapter plus exactement aux faits que
j'avais étudiés. Sans doute, les exemples que j'ai donnés sont insuffisants
pour démontrer qu'il 'en est toujours ainsi, et nous n'avons pas toujours un
moyen bien précis et bien sûr pour apprécier les différences dans les
images qui amènent les différences dans les souvenirs. Il se peut
d'ailleurs que, dans certains cas et pour certains somnambulismes légers, la
modification de l'esprit soit moins forte. Il se peut que certains sujets
n'aient pas en somnambulisme des sensibilités absolument nouvelles, mais
seulement un peu différentes de celles qu'ils ont pendant la veille. La
séparation entre les deux groupes de souvenirs systématisés autour des
sensations de la veille et de celles du somnambulisme existera encore, mais
sera moins forte. En un mot, nous n'avons expliqué que des cas très nets
et relativement simples : une explication du somnambulisme serait
facilement plus complète, mais resterait, croyons-nous du même
genre.
|