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Une condition de la mémoire et de l'oubli pour les phénomènes complexes
Après cette étude beaucoup trop rapide des
conditions de rappel pour la mémoire élémentaire, passons à la mémoire
complexe ou intellectuelle, c'est-à-dire la mémoire complète des
idées et des actes. Ici, la tâche nous est singulièrement facilitée par
les beaux travaux psychologiques de M. Charcot sur le langage et les différents
types sensoriels. On sait, en effet, que les actions et les idées complexes ne sont guère comprises et
conservées dans le souvenir que grâce au langage. Chercher les conditions de
la mémoire complexe des idées ou des actions, c'est en réalité chercher les
conditions de la mémoire du langage.
Le langage est formé par un grand nombre d'images
associées avec nos idées et nos mouvements, et ces images, ainsi que les
médecins l'ont appris aux psychologues [162], ne sont pas les mêmes chez tous les individus. Les uns, les
plus nombreux peut-être, pensent par ces images motrices ou
kinesthésiques dont nous avons déjà parlé et qui ont une tendance,
lorsqu'elles sont isolées, à se traduire au dehors par le mouvement réel
ou la parole réelle. Ces gens-là pensent en parlant tout haut ou tout
bas, mais toujours par les images du mouvement de la parole. Les autres pensent
au moyen des images auditives ou visuelles, leur pensée est formée par une
suite d'images de paroles entendues et non prononcées, ou par une suite
d'images d'écritures, ou de signes vus et non entendus. Comment ces
dernières personnes parlent-elles et agissent-elles ? Leurs images
visuelles et auditives vont-elles éveiller d'abord les images motrices plus ou
moins faibles qui se traduisent par du mouvement? Nous avons déjà discuté
cette question et nous avons conclu qu'il en a été peut-être ainsi au
début de la vie, mais que maintenant les choses se passent plus simplement. Le
son d'une parole doit se traduire par les mouvements qui expriment cette parole
exactement comme l'image motrice elle-même. L'habitude de parler et
même d'agir au moyen des images auditives ou visuelles doit s'ajouter
à l'habitude de penser au moyen de ces images et contribuer à
séparer davantage ces différents types les uns des autres. Toutes les pensées
et toutes les actions dépendant ainsi d'une seule espèce d'images, il en
résulte que les souvenirs finissent par dépendre tous de la persistance de ces
mêmes images.
On voit très bien, dans l'ouvrage de M. Ballet,
comment une même lésion produit des effets très différents sur
l'intelligence et la mémoire, suivant qu'elle frappe des individus usant
habituellement de telle ou telle catégorie d'images. La perte des images
visuelles, pour un individu dont tous les souvenirs sont cristallisés autour
des images motrices, n'a pas grande importance ; elle supprimerait toute
mémoire et toute parole chez un autre sujet qui se sert de ces images
visuelles. Chez ce dernier, une nouvelle éducation plus ou moins facile peut
grouper maintenant les idées et les actions autour d'une autre catégorie
d'images, celles du sens musculaire par exemple ou du sens auditif, et cet
homme, en apparence guéri, pourra de nouveau penser et agir. Mais il vivra
entièrement de ces nouveaux souvenirs et ne pourra jamais retrouver les
anciens [163], à moins que, par miracle, les anciennes images visuelles ne
lui soient un jour rendues. Cette restitution des images perdues n'a pas lieu
chez les malades aphasiques étudiés par M. Charcot, parce qu'une maladie
cérébrale les a complètement détruites ; mais n'est-il pas possible
que, chez d'autres sujets, ces images ne soient que momentanément supprimées et
puissent être restaurées dans différentes conditions ? L'étude
précédente sur la mémoire élémentaire nous a précisément montré que c'est
ainsi que les choses se passent chez les hystériques et les somnambules.
Reprenons cette étude sur un exemple particulier qui
servira d'illustration et de preuve. Quiconque examinera avec attention la
conduite de Lucie à l'état de veille reconnaîtra facilement qu'elle est
« un type visuel » extrêmement net. Elle pense, elle parle et
elle agit presque uniquement par le sens de la vue. D'abord, la pauvre femme ne
pourrait guère faire autrement, car elle n'a conservé d'à peu
près intact que le sens de la vue. Elle n'a gardé la sensation tactile
sur aucun point du corps ; elle n'a aucune sensation musculaire ; on
peut remuer ses membres, même les attacher derrière elle,
arrêter ses mouvements spontanés, le tout, sans qu'elle s'en aperçoive si
elle ne regarde pas. Cette anesthésie très profonde lui a enlevé
complètement tout souvenir de sensation tactile, elle prétend, comme
nous l'avons vu tout à l'heure, que tout le monde est comme elle. Outre
cette perte du sens tactile, Lucie a presque complètement perdu le sens
de l'ouie : elle n'entend parler
que si la voix est forte et assez proche, elle ne perçoit pas le tic tac de ma
montre, même si je l'applique contre son oreille. La vue, quoique
très diminuée (acuité visuelle, un tiers, champ visuel restreint
à 20º), est encore le meilleur sens qu'elle possède. Aussi
s'en sert-elle continuellement ; elle ne fait pas un mouvement, ne marche
pas sans regarder sans cesse ses bras, ses jambes, le sol, etc. C'est ainsi
d'ailleurs qu'un grand nombre d'hystériques peuvent conserver la faculté de
coudre, de tricoter, d'écrire, sans avoir aucunement le sens musculaire. On s'y
est souvent trompé et c'est pour cela que plusieurs auteurs déclarent
l'anesthésie musculaire rare dans l'hystérie, tandis qu'elle est très
fréquente. Les images visuelles peuvent même, dans quelques cas, suppléer
aux sensations absentes et leur permettre de faire des mouvements les yeux
fermés. Il n'en est pas ainsi chez Lucie : lui met-on un écran devant les
yeux, ce qui la rend furieuse, elle ne peut plus rien faire, ni marcher, ni
remuer les bras, ni même remuer la main, elle vacille et ne tarderait pas
à tomber. Si on lui fermait les yeux entièrement, elle ne
pourrait même plus parler, et... elle dormirait. On a déjà bien
des exemples de ces sujets [164] qui s'endorment quand on supprime l'unique sens qui leur reste.
C'est pour cela qu'il ne faut jamais toucher les yeux d'une hystérique quand on
fait une étude sur son état de veille. J'ai observé quatre sujets de ce genre
qui ne vivent que par le sens visuel et qui dorment dès qu'on leur ferme
les yeux. Si on évite ce sommeil et si on interroge encore Lucie pendant
qu'elle est éveillée, on constate qu'en pensant aux personnes, elle se les
représente toujours d'après leur visage et leur costume. En un mot,
à l'état de veille, tous ses souvenirs, quelle que soit leur origine,
sont remémorés sous formes d'images visuelles.
Endormons-la maintenant profondément et, pour avoir
des différences nettes, passons les intermédiaires, mettons-la dans son plus
grand somnambulisme, l'état de Lucie 3, celui qui n'arrive qu'au bout d'une
demi-heure de passes. La voici qui se relève et ouvre les yeux comme je
l'ai dit: quelle personne avons-nous devant les yeux? Les sens qu'elle avait
déjà à l'état de veille ne sont pas perdus, au contraire ils ont
augmenté ; mais ce qui est frappant c'est qu'elle a retrouvé
complètement et avec délicatesse tout le sens tactile et musculaire.
Elle sait parfaitement où sont ses membres, elle distingue au toucher
les plus petits objets, reconnaît ma main au simple contact, marche et
même écrit sans regarder ni ses pieds ni sa main. Ces nouvelles
sensations ne la surprennent pas d'ailleurs, elles les trouve encore
très naturelles. Mais nous voyons qu'elle ne tient plus autant au sens
visuel, elle ne réclame pas et ne paraît point changée si on lui ferme les
yeux. N'est-il pas naturel de supposer qu'elle ne produit pas maintenant ses
mouvements et surtout ses paroles grâce aux mêmes images que tout
à l'heure, mais qu'elle se sert maintenant de celles du sens musculaire
et tactile ? En un mot, ce n'est plus une femme du type visuel c'est une
femme du type moteur.
Cette affirmation soulève quelques difficultés.
Comment, dira-t-on. change-t-elle si facilement de type sensoriel et peut-elle
aussi vite parler avec une catégorie d'images, lorsque tout à l'heure
elle parlait avec une autre ? Les malades de M. Charcot ont eu besoin pour
effectuer un pareil changement d'une longue rééducation. Je répondrai :
son éducation comme type moteur est déjà faite depuis longtemps, parce
qu'elle est hystérique , c'est-à-dire le type de l'instabilité
psychologique. Depuis quinze ans qu'elle est malade, elle a passé son temps
à changer ses sens et à s'exercer à parler et à
agir tantôt avec l'un tantôt avec l'autre. M. Charcot, dans sa classification
des types de langage, a parlé du type indifférent qui, au même moment, se
sert d'une image ou d'une autre. Je demande une petite place pour le type
alternatif, qui se sert successivement d'un sens puis d'un autre.
Quelle preuve a-t-on que Lucie ait été déjà
antérieurement une motrice, comme elle paraît être dans cet état qui est
maintenant artificiel? On en trouve une assez bonne dans l'état de ses
souvenirs. Interrogeons-la maintenant en état de Lucie 3 : elle va nous
raconter son enfance jusqu'à neuf ans que Lucie 1 a entièrement
oubliée ; elle va nous parler de la grande peur qu'elle a eue un jour
quand des hommes se sont cachés dans les rideaux et ont brusquement sauté sur
elle, émotion qui formera la scène principale de toutes les crises
hystériques. Elle va nous raconter ces crises mêmes et les mouvements
qu'elle a faits et ses promenades dans la maison la nuit en somnambulisme
naturel. Elle va surtout nous raconter cette année, qui a été si pénible pour
elle, où pendant plusieurs mois on a voulu la tenir enfermée dans une
chambre noire, parce qu'elle avait mal aux yeux, ne voyait pas clair et que le
médecin, croyant avoir affaire à une lésion banale, la maintenait dans
l'obscurité. Or , toutes ces histoires, Lucie, tout à l'heure ne
pouvait pas nous les raconter et les ignorait absolument. Ne pouvons-nous pas
supposer légitimement que, dans ces circonstances ignorées de Lucie 1, mais
connues de Lucie 3, les souvenirs pour différentes raisons ne s'étaient pas
associés aux images visuelles ? Tantôt elle se portait bien dans son
enfance et pensait, peut-être comme tout le monde dans l'enfance, par les
images musculaires, tantôt le sens musculaire fonctionnait seul comme pendant
les crises, tantôt le sens visuel étant supprimé comme dans son attaque d'anesthésie
oculaire. il fallait bien penser autrement, et les souvenirs s'étaient alors
réunis autour d'autres images. Ces images ne réapparaissant pas à l'état
de veille, en vertu de la loi indiquée au paragraphe précédent, les souvenirs
ne réapparaissaient pas davantage. Les passes, je ne sais vraiment pas
pourquoi, ont agi comme auraient fait des plaques métalliques (des plaques d'or
pour elle), ou comme aurait agi l'électrisation par une machine statique, et
lui ont rendu les sens perdus. Les images sont toutes réapparues comme nous
l'avions établi et avec elles tous les souvenirs. Mais la conversation que nous
venons d'avoir avec Lucie 3 s'associe à son tour à cette mémoire
particulière et accroît la somme des souvenirs musculaires et non celle
des souvenirs visuels. Aussi quand nous allons la réveiller,
c'est-à-dire tout simplement lui enlever les sensations surajoutées par
une certaine excitation, Lucie va se retrouver la même qu'au début, va
promener ses yeux de tous côtés et recommencer à penser avec ses images
visuelles. Elle n'a plus ni sens musculaire ni sens tactile, donc point
d'images de ces sens ou point de souvenirs de tout ce qui s'y rattache
La même démonstration serait interminable s'il
fallait la répéter sur tous les sujets. On pourrait démontrer facilement,
croyons-nous, que Léonie est visuelle à l'état de veille, auditive en
somnambulisme ordinaire où elle a une ouïe hyperexcitée, et motrice
ou tactile en état 3. Mais l'étude de Rose serait surtout intéressante ;
à l'état de veille, elle se présente avec les caractères
suivants : elle a complètement perdu le sens musculaire ou
kinesthésique aux deux jambes et au bras gauche, mais elle l'a conservé au bras
droit; elle a la vue très affaiblie et comme elle est atteinte d'une
dyschromatopsie complète elle ne distingue que du noir et du blanc. Mais
elle a au contraire une ouïe à peu près normale ; elle
aime la musique, a été chanteuse dans un café concert et s'irrite quand elle
entend chanter faux. Cette analyse des sens nous montre que c'est une auditive,
ce qui est assez rare chez les hystériques à l'état de veille, car elles
sont presque toujours visuelles. Mais voici ce qui résulte pour ses mouvements
de cette répartition des sens. On parle bien avec le sens auditif, mais on ne marche
pas, car les mouvements des jambes s'associent difficilement avec des images de
l'ouïe ; aussi cette malheureuse devient-elle paraplégique dès
qu'elle perd la sensibilité musculaire des membres inférieurs. Pour une
hystérique il n'est pas bon d'être musicienne. Elle a appris tant bien
que mal à remuer son bras gauche par des images visuelles et ne peut
s'en servir qu'en le regardant ; elle n'a de mouvements libres que ceux du
bras droit par le sens musculaire conservé et ceux du langage par le sens
auditif.
Quand j'ai commencé à l'endormir, j'ai
rencontré une singulière difficulté qui survient rarement, je ne
pouvais la faire parler en somnambulisme. Elle me comprenait cependant,
faisait les mouvements que je commandais et paraissait éprouver les hallucinations,
mais ne réussissait pas à parler comme si elle était affectée de mutisme
hystérique. Après plusieurs séances de ce genre, j'allais renoncer
à la faire parler, quand je fus frappé par un fait nouveau : les
hallucinations visuelles amenaient la parole. Je lui commandais de voir des
roses ; elle paraissait éprouver l'hallucination, s'agitait, ouvrait les
yeux, semblait respirer l'odeur et murmurait : « Des roses ».
J'arrivai ainsi en quelques séances à développer chez elle le langage,
mais toujours au moyen des images visuelles.
D'ailleurs. il était facile de vérifier qu'elle
n'était plus dyschromatopsique et avait un sens visuel presque normal. Il
semble, je n'ose pas conclure avec certitude, que, retrouvant le sens visuel,
elle entrait dans un état auquel elle n'était pas accoutumée et dans lequel
elle ne savait pas user du langage Comme elle ne savait pas, ainsi que faisait
Lucie, remuer ses jambes au moyen des images visuelles, je ne pouvais pas non
plus dans cet état détruire sa paraplégie. Dans un autre état somnambulique,
que je n'obtins que beaucoup plus tard et avec mille difficultés, elle
retrouvait le sens tactile et musculaire d'abord du côté droit, puis du côté
gauche, et alors il lui suffisait d'un faible effort pour décontracturer ses
jambes et se mettre à les remuer sur mon simple commandement. Elle était
devenue motrice, ce qu'elle avait été probablement une grande partie de sa vie,
car elle parlait alors très facilement, retrouvait tous les souvenirs en
apparence perdus à l'état de veille et n'avait plus aucune paralysie.
Lorsqu'on réveillait Rose, elle perdait de nouveau toutes ces sensibilités
surajoutées, oubliait tout et malheureusement ne savait plus marcher [165]. Tous les phénomènes, aussi bien ceux du mouvement que ceux
de la mémoire, semblaient nettement dépendre de modifications dans l'état de
la sensibilité.
En un mot, les phénomènes psychologiques
complexes, les idées, les mouvements volontaires, le langage sont constitués,
chez chaque individu et à chaque moment de la vie, par des images
sensibles d'une espèce déterminée, et la mémoire des phénomènes
complexes dépend de la reproduction de ces images élémentaires. Si ces images
ne peuvent plus être reproduites, tous les souvenirs qui y sont liés
disparaissent, et quoique l'individu puisse encore penser et parler avec des
images nouvelles, il ne se souvient plus des pensées et des paroles
précédentes. Que la reproduction des premières images redevienne
possible, et les souvenirs réapparaîtront tout entiers. Or cette reproduction
n'a lieu, on vient de le voir, que si l'état des sens se retrouve le
même. La mémoire et l'oubli des phénomènes complexes se rattachent
donc à ce même fait, la persistance ou la variation de l'état de
la sensibilité.
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