L'automatisme psychologique - première partie.

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Étude sur une condition particulière de la mémoire et de l'oubli des images

Constater un phénomène n'est pas suffisant, il faut encore chercher à l'expliquer. D'où viennent ces changements d'états psychologiques ? Pourquoi ces oublis et ces retours bizarres de la mémoire ? Toutes les hypothèses possibles ont été proposées et les passer toutes en revue serait parcourir toute l'histoire du magnétisme animal. La plupart de ces théories ayant été déjà résumées dans les ouvrages de Maury, de Despine, de Ribot, il nous suffira de citer les plus célèbres et de montrer combien elles tiennent peu compte des véritables éléments du problème. Les uns prétendent que l'attention a été trop faible pendant le somnambulisme et les phénomènes psycho­logiques trop légers [149]. Les autres disent, au contraire, que la concentration a été si forte et les phénomènes si violents, que l'esprit a été épuisé et ne peut plus au réveil reproduire cette même idée [150]. Ces deux hypothèses se réfutent l'une par l'autre, ne tiennent aucun compte de la variété des phénomènes somnambuliques qui tantôt sont très forts, tantôt très faibles, enfin expliqueront bien difficilement le retour si parfait de la mémoire dans un nouveau somnambulisme. M. Despine, comme nous l'avons déjà vu, attribue cet oubli à la disparition totale du moi et de la conscience pendant l'état anormal: « On ne peut l'expliquer que par la non-participation du moi et de la conscience personnelle à cet acte, lequel est dû à l'activité psychique inconsciente, c'est-à-dire automatique du cerveau, pendant une suspension momentanée de l'activité consciente de cet organe » [151]. Il y a peut-être quelque chose de vrai dans cette théorie de la disparition du moi ; mais en conclure que toute conscience est supprimée pendant le somnambulisme, cela nous semble vraiment paradoxal et inadmissible. Il y a plus à retenir, je crois, des théories de Maury [152] sur le rôle des associations d'idées dans la mémoire ; mais, comme il le remarque lui-même, l'oubli des somnambules ne peut pas s'expliquer entièrement par la rupture de la chaîne des associations. Si, immédiatement après le réveil, elles n'ont pas toujours sous les yeux un objet ou un mouvement associé avec les actes précédents et qui les leur rappelle, il est cependant vraisemblable que, dans le cours de la journée, il leur arrivera de voir des objets ou de faire des actes identiques à ceux qui ont été faits en somnambulisme. Pourquoi la puissance de l'association ne s'exerce-t-elle pas à ce moment pour réveiller les souvenirs. Léonie en somnambulisme a cueilli un bouquet de fleurs, quand elle est réveillée, je lui donne ce bouquet à emporter: pourquoi ne comprend-elle pas d'où il vient ? Pourquoi par association ne se souvient-elle pas de l'avoir cueilli ?

Quelques-uns des anciens magnétiseurs expriment aussi une idée très juste et dont nous tirerons profit quand ils parlent des changements de la sensibilité qui se produisent pendant le somnambulisme. « Dans tout sommeil, dit Bertrand [153], il existe une privation plus ou moins complète de la sensibilité et de la motilité des organes extérieurs... La sensibilité reflue à l'intérieur, le somnambule éprouvant de nouvelles perceptions fournies par les organes intérieurs, leur succession constituera une nouvelle vie différente de celle dont nous jouissons habituellement. » C'est à peu près une idée du même genre qu'exprimait M. Ribot quand il admettait des variations de la cœnesthésie ou sensibilité générale pendant le somnambulisme, variations qui de­viendraient le centre des associations nouvelles et d'une nouvelle mémoire. Ces idées nous semblent vraies dans leur généralité, mais on conviendra qu'elles restent encore assez vagues et peuvent difficilement s'appliquer aux cas particuliers. C'est pour cela que nous essayerons d'esquisser à notre tour une explication de ces phénomènes bizarres d'oubli et de mémoire. Notre hypothèse ne sera pas plus définitive que les précédentes et elle n'a pas de prétention à être très générale. Elle est simplement destinée à expliquer les faits que j'ai pu observer, et elle a cet unique avantage sur les précédentes d'être appuyée sur quelques observations et quelques expériences pré­cises, faites dans de bonnes conditions. Pour expliquer les faits présentés par d'autres somnambules, il faudrait probablement élargir et transformer notre hypothèse, mais la direction générale en resterait probablement la même.

Toute hypothèse, disent les logiciens, comprend trois parties une observation for­tuite, une suite d'idées et de raisonnements destinée à l'expliquer et des expériences instituées pour vérifier les conséquences de cette supposition. C'est cet ordre que nous suivrons dans l'exposition de nos recherches.

Une des femmes que j'ai étudiées le plus longtemps, Rose, avait présenté, avant d'entrer à l'hôpital, à peu près tous les accidents de l'hystérie la plus grave ; elle avait eu, entre autres choses, des pertes de mémoire singulières qui survenaient brusque­ment à la suite d'une crise ou d'une sorte de léthargie et qui embrassaient une ou plusieurs des semaines qui avaient précédé l'accident. Tout récemment, elle avait eu un accident de ce genre et, à la suite d'un sommeil cataleptique ou léthargique qui avait été mal déterminé, elle avait totalement oublié les trois mois précédents. L'atta­que léthargique étant arrivée à peu près subitement vers la fin de septembre après un intervalle où elle semblait se bien porter, cette personne s'était réveillée sans aucun souvenir des mois de juillet, août et de septembre. J'avais été tout naturellement très intéressé par cette amnésie naturelle et, à plusieurs reprises, au moyen du somnam­bulisme ou de la suggestion, j'avais essayé de raviver ces souvenirs ; mais, je dois le dire, je n'avais eu aucun succès. Beaucoup plus tard, l'habitude d'être endormie et l'influence curieuse des passes amenèrent chez cette femme un grand nombre d'états somnambuliques divers séparés les uns des autres, comme je l'ai dit, par des périodes de syncope et de catalepsie. Dans une de ces périodes nouvelles qui venait de se produire, elle me dit un jour spontanément : « Vous m'avez souvent demandé ce qui s'est passé au mois d'août et au mois de septembre. Pourquoi donc n'ai-je pas pu vous répondre, c'était si simple ; je le sais bien maintenant..., j'ai fait ceci et cela..., etc. » Le souvenir des trois mois oubliés était totalement revenu, ainsi que je pus le vérifier. Mais dès que ce somnambulisme changea et que le sujet entra dans l'état de veille ou dans un autre somnambulisme, ces souvenirs disparurent de nouveau complètement. Qu'y avait-il donc de particulier dans cet état somnambulique survenu par hasard, pour que ces souvenirs réapparussent à ce moment et point à un autre ? Mon attention fut attirée par un phénomène particulier, important ou non, mais qui constituait la seule différence visible pour moi entre cet état et les autres. A l'état de veille et dans tous les autres états, ainsi que je le savais depuis longtemps, Rose était totalement anesthésique et sa conscience ne percevait aucune sensation tactile ou musculaire. Dans ce somnambulisme particulier qui amenait le retour des souvenirs, Rose recouvrait subitement la sensibilité tactile et musculaire du côté droit et devenait hémianesthésique. D'autre part, quand j'ai cherché des renseignements sur l'état du sujet pendant ces trois mois dont le souvenir avait été perdu, j'ai appris qu'elle se portait assez bien et avait alors la sensibilité tactile au moins du côté droit. En effet, elle avait reçu alors une petite blessure causée par un coup de couteau au bras droit et en avait beaucoup souffert. Or, en ce moment, quand elle est éveillée, elle est si insensible qu'elle ne souffre d'aucune blessure, même quand, dans ses crises, elle se fait de véritables plaies au membres. Donc elle n'était pas pendant ces trois mois anesthésique comme aujourd'hui ; elle sentait au moins du côté droit. Si nous comparons l'état dans lequel les souvenirs ont été acquis et l'état, qui est maintenant un somnambulisme particulier, dans lequel ces souvenirs sont restaurés, nous voyons que ces deux états ont un point commun qui leur est propre, l'existence de la sensibilité tactile et musculaire du côté droit.

Cette observation fortuite m'amena tout naturellement à supposer qu'il devait y avoir une relation entre l'état de la sensibilité et l'état de la mémoire. Les souvenirs acquis par une certaine sensibilité semblaient ne pouvoir être remémorés ou repro­duits que si cette sensibilité subsistait dans le même état. Pour discuter la valeur de cette hypothèse et pour l'appliquer à des cas nouveaux, il me semble nécessaire de distinguer deux cas et d'étudier à part deux espèces de mémoires. Il y a d'abord la mémoire élémentaire ou sensible, celle qui consiste simplement dans le souvenir de telle ou telle sensation particulière considérée isolément, et il y a ensuite une mémoi­re complexe ou intellectuelle, qui nous fournit le souvenir des idées compliquées et qui ne peut guère exister chez l'homme que grâce au langage. Ne nous préoccupons d'abord que de la première mémoire et cherchons à quelles conditions elle est possible.

La mémoire contient un élément très important, mais, en réalité, accessoire : c'est la reconnaissance et la localisation. Ces distinctions sont, comme le dit M. Ribot [154], l'apport de l'intelligence dans la mémoire, rien de plus ; elles ne constituent pas le souvenir. L'élément essentiel du souvenir est ici, comme on sait, la reproduction sous forme d'image de la sensation précédemment éprouvée. Or, il est admis aujourd'hui, depuis les recherches de Galton, que l'image est, avec une complexité ordinairement moindre, identique à la sensation. Pour que l'image puisse se produire et par consé­quent pour que la mémoire puisse avoir lieu, il faut donc de toute nécessité que la faculté de sentir cette sensation existe encore au moins en partie. Un individu, qui aurait complètement perdu un sens et qui ne pourrait plus à aucun degré apprécier les sensations que ce sens procurait, aurait perdu en même temps toutes les images et par conséquent tous les souvenirs relatifs à ces sensations. Mais, dira-t-on, un homme devenu subitement aveugle par un accident conserve encore, quoiqu'il ne puisse plus rien voir, le souvenir des sensations visuelles. C'est que cet individu n'a perdu que l'œil, organe extérieur de la vision et non pas la faculté psycho-physiologique de voir. S'il avait perdu les centres nerveux de la vision, la faculté même d'apprécier les sen­sations visuelles, il n'aurait plus le souvenir d'avoir vu et, comme un aveugle de naissance, il ne saurait plus ce que c'est que voir. Il y a des individus de ce genre ; on peut montrer que les choses se passent ainsi dans les anesthésies hystériques.

Dans cette maladie, ce n'est pas l'organe extérieur qui est atteint, il est parfaite­ment intact ; ce sont les centres mêmes qui ne fonctionnent plus, ou du moins qui fonctionnent d'une manière anormale, comme nous le verrons plus tard [155]. Aussi, à l'inverse d'un aveugle par accident qui conserve les rêves et les hallucinations de la vue après la perte de l'œil, les hystériques qui ont une anesthésie complète et profon­de ne conservent point les hallucinations du sens qu'elles ont perdu. Examinons ce fait et montrons ensuite quelles conséquences il peut avoir pour l'exercice de la mémoire élémentaire.

Rose fut, à un moment, anesthésique totale et en même temps dyschromatopsique des deux yeux, c'est-à-dire qu'elle ne sentait le contact sur aucun point du corps et qu'elle ne distinguait aucune couleur ni par l'œil droit, ni par l'œil gauche ; elle voyait tous les objets gris et blancs. A ce moment, il m'était complètement impossible de lui faire éprouver aucune hallucination visuelle colorée ni aucune hallucination tactile. Si je lui suggérais de voir des fleurs, des costumes, etc., elle les voyait toujours gris et blancs ; si je lui suggérais un chatouillement, une douleur, une température anormale, elle ne sentait absolument rien. Au même moment, on pouvait éveiller par un mot toutes les hallucinations auditives, ce qui prouve qu'elle était très suggestible. Je l'ai interrogée sur ses rêves et elle m'a assuré voir les objets en rêve de la même manière que pendant la veille, gris et blancs, et ne jamais sentir aucun contact. Chez ce sujet, les images avaient complètement disparu en même temps que les sensations [156].

Inversement, quand on arrive, ce qui est quelquefois possible, à provoquer une hallucination malgré l'anesthésie du sujet, on fait réapparaître en même temps la sensibilité normale. Il faut aussi remarquer que, chez certains sujets dont l'anesthésie est peu profonde et d'origine récente, les suggestions peuvent réveiller les images sensibles, surtout par l'intermédiaire d'autres images qui ont été conservées [157]. Par exemple, Marie est depuis quelques jours anesthésique totale : je lui suggère qu'une chenille court sur sa main ; elle affirme ne rien sentir. Je lui dis de regarder et de voir la chenille : elle la voit et en même temps la sent : l'image visuelle a réveillé l'image tactile. Mais ce qui est intéressant à constater, c'est qu'en même temps tout le bras est devenu réellement sensible et que Marie sent maintenant toutes les piqûres et tous les contacts. L'image sensible n'a pu être évoquée sans ramener la sensation réelle, et cette observation montre d'une manière inverse la dépendance entre l'image et la sensation.

Cherchons maintenant quelles conséquences un pareil phénomène peut avoir sur l'état de la mémoire : il est facile de comprendre et de vérifier par l'expérience que cette perte des images amène la perte de tous les souvenirs qui s'y rattachent. Un des premiers symptômes qui nous prouvent, je crois, cette perte des souvenirs, c'est l'indifférence bien connue des hystériques pour tout ce qui dépend de leurs anesthésies [158]. Il me semble que, si je me réveillais un matin sans aucune sensation tactile ni musculaire, que si je perdais tout d'un coup, comme Rose, la sensation des couleurs et ne voyais plus dans l'univers que du noir et du blanc, j'en serais épouvanté et que j'irais tout de suite demander du secours. Ces femmes, au contraire, trouvent leur état si naturel qu'elles ne s'en plaignent jamais. C'est moi qui, à la suite de quelques essais, ai fait remarquer à Rose qu'elle ne distinguait aucune couleur, elle n'en savait rien. Quand j'ai montré à Lucie qu'elle ne sentait aucune douleur ni aucun contact, elle m'a répondu : « Tant mieux. » Quand je l'ai amenée à constater qu'elle ne savait jamais la position de ses bras sans les voir et qu'elle perdait ses jambes dans son lit, elle m'a répondu : « Mais c'est tout naturel, du moment que je ne les vois pas ; tout le monde est comme cela. » En un mot, elles ne peuvent pas faire de compa­raison entre une sensation ancienne dont elles ont complètement perdu le souvenir et leur état présent, et elles ne souffrent pas plus de leur insensibilité que nous ne souffrons de ne pas entendre « l'harmonie des sphères célestes ». Quand une hystéri­que, comme Marie, se plaint d'être insensible, c'est qu'elle ne l'est pas totalement ; quand l'insensibilité est complète, l'absence de souvenirs est aussi complète.

Il est assez facile de vérifier maintenant ce point par des expériences précises : on pourrait faire éprouver à ces personnes une sensation déterminée quand elles sont bien sensibles, attendre que le cours de la maladie les rende anesthésiques et voir si elles ont alors conservé le souvenir de la sensation précédente. Mais l'expérience serait ainsi bien longue et bien difficile à surveiller. Il vaut mieux, je crois, se servir des changements artificiels produits dans leur sensibilité au moyen des agents œsthésiogènes. Après quelques tâtonnements, j'ai reconnu que l'on pouvait rendre momentanément à Rose la sensibilité d'une partie de son corps par trois procédés : ou bien par l'application prolongée d'un fort aimant, ou par l'application de plaques métalliques d'étain ou de plomb, ou enfin et plus facilement encore au moyen d'un courant électrique de moyenne intensité (20 ou 30 éléments Trouvé).

Il y aurait à faire ici, si je voulais discuter cette question, une étude intéressante sur l'action de ces procédés. Il me semble que, dans le cas présent, il est bien difficile d'expliquer leur influence par « l'expectant attention », ou par un phénomène de suggestion, puisqu'il s'agit précisément d'un sujet sur lequel la suggestion d'halluci­nation tactile n'avait aucune prise et qui ne possédait plus d'images tactiles. La suggestion se sert d'un état psychologique, elle ne le crée pas. Ici, sous l'influence d'un de ces trois agents, la sensibilité tactile réapparaissait dans le bras droit et alors on pouvait suggérer des hallucinations tactiles de ce membre, tandis que cela était impossible auparavant.

Rose étant donc à l'état de veille, je lui rends la sensibilité ,tactile du bras droit par un courant électrique et je m'assure qu'elle sent bien les piqûres et les attouchements. Je lui mets alors dans la main droite un petit objet que je la prie de reconnaître au toucher sans le regarder : « C'est un petit crayon », me dit-elle. Je supprime alors le courant électrique et, pendant quelques minutes, je lui parle d'autre chose. Au bout de quelque temps je lui demande : Qu'aviez-vous dans la main tout à l'heure ? - Un petit crayon, répond-elle. J'examine la main droite et je vois qu'elle est encore sensible, cet examen peut se faire rapidement sans la prévenir. Repassant auprès d'elle une heure plus tard, je répète la même question et elle me répond alors: « Vous ne m'avez rien mis dans la main, je ne me souviens de rien. » Si j'examine alors rapidement la main droite, je constate qu'elle est de nouveau complètement anesthésique. Mais, dira-t-on, en une heure, elle a pu oublier une chose aussi insignifiante que le contact de ce petit objet. Soit, mais poursuivons l'expérience. Le lendemain, je retourne la voir et je constate qu'elle n'a naturellement ni sensibilité de la main droite ni souvenir de mon crayon. Je lui applique encore sur la main le même courant électrique ; au bout de deux ou trois minutes, le bras est de nouveau sensible et elle se met à dire sponta­nément : « Ah, mais c'était un petit crayon que vous m'aviez mis dans la main hier. »

Dans cette expérience, qui a son intérêt et que j'ai souvent répétée, on voit que les deux moments où le souvenir a été acquis et où il a été reproduit sont tous les deux des instants de la veille pendant lesquels la main droite a été rendue sensible par un courant électrique. Qu'arriverait-il si ces instants appartenaient à deux états différents, l'un à la veille et l'autre au somnambulisme? Nous avons vu que Rose présente divers somnambulismes, au moins quatre caractérisés par des mémoires différentes ; dans deux de ces états, le troisième et le quatrième, elle est naturellement sensible du côté droit, c'est-à-dire que sous l'influence des passes ou du sommeil prolongé, il arrive un moment où Rose sent bien de tout le côté droit et que, si on la réveille de cet état pour entrer par exemple dans le second, elle ne sent plus et elle a oublié ce qui s'est passé dans le troisième somnambulisme. Eh bien, pendant cet état particulier où elle est sensible, je lui mets dans la main droite un objet: « C'est un sou », dit-elle sans regarder. Je lui fais fermer les yeux et je remue moi-même sa main droite « Vous me faites faire le signe de la croix », dit-elle. Cela fait, je la réveille, elle passe par les somnambulismes inférieurs. arrive à la veille et la voici comme toujours anesthésique totale. Sans interroger directement, je constate par sa conversation qu'elle n'a aucun souvenir du somnambulisme ni de l'objet qu'elle a eu en main fort longtemps. D'ailleurs je puis même l'interroger directement et la presser de questions en suggé­rant presque la réponse, elle ne se souvient de rien. J'applique alors le courant électri­que à la main droite qui redevient sensible et Rose me dit spontanément: « C'était un sou que vous m'aviez mis dans la main..., vous m'avez fait le signe de la croix pendant que je dormais, quelle drôle d'idée ! » Inutile d'insister plus longtemps sur cette même personne, le phénomène est chez elle constant : ramenez par un procédé quelconque, électricité, plaques métalliques, somnambulisme, etc., un état particulier de sensibilité et vous ramenez en même temps tous les souvenirs élémentaires qui ont été acquis par cette même sensibilité à un moment quelconque.

Il est plus intéressant de reprendre la même expérience sur un autre sujet et j'ai essayé de la reproduire avec Marie. Dès le début de mes recherches, je me suis heurté à une difficulté et les résultats de l'expérience m'ont paru contredire les précédents. En effet, le souvenir chez Marie persistait plus longtemps que la sensibilité. Fallait-il considérer comme fausses les expériences faites avec Rose? Non, un fait n'est jamais faux, on l'oublie trop souvent ; mais il peut dépendre de circonstances complexes et, si on ne le vérifie pas, c'est que l'on se place, sans le savoir, dans d'autres conditions. Avec un peu d'attention, voici ce que je crus remarquer: Marie n'est pas anesthésique de la même façon que Rose ; tandis que celle-ci a perdu complètement les images du sens tactile et qu'aucune suggestion, aucune parole ne peut les raviver, Marie, au contraire, peut avoir des hallucinations tactiles provoquées par la parole. Si je lui dis fortement qu'une chenille marche sur son cou, quoiqu'elle soit insensible, elle sent la chenille et même, chose bizarre que nous avons vue, cette image du sens tactile a ravivé pour un moment le sens tactile réel. C'est donc la parole qui ici vient introduire un élément de trouble dans l'expérience. Il faut éviter de la faire parler, car le souvenir de la parole se conserve à la place du souvenir de la sensation tactile et suffit même pour le faire renaître.

On peut opérer ainsi : je découpe dans du carton fort une dizaine de figures ayant toutes à peu près deux centimètres dans leur plus grande dimension [159] et de forme assez irrégulière pour qu'elles soient difficiles à désigner par le langage. Il faudrait, pour les nommer, dire un triangle scalène, un trapèze, etc., ce dont cette brave fille de la campagne est absolument incapable. Je vais lui faire toucher l'une de ces figures sans lui en demander le nom, puis, pour vérifier le souvenir, je vais lui faire recon­naître par le tact parmi les dix figures celle qu'elle a déjà touchée.

Pendant le somnambulisme profond, Marie aussi devient sensible, mais de tout le corps ; je lui fais alors toucher une figure, puis je la réveille. A ce moment, elle garde encore un peu de la sensibilité du somnambulisme, surtout si elle a été réveillée brusquement. Si je lui mets dans la main les figures, elle les tâte et me tend celle qu'elle a déjà touchée : « J'ai eu celle-là dans la main tout à l'heure. » On voit ici que le souvenir persiste après un réveil brusque, mais c'est parce que la sensibilité somnambulique a persisté [160]. Recommençons l'expérience en laissant plus d'intervalle après le réveil pour que toute sensibilité soit effacée. Alors je lui laisse regarder ou toucher les figures, elle ne les reconnaît pas et dit ne savoir ce que c'est. Cherchons à lui rendre la sensibilité sans la rendormir : Marie n'est pas sensible au courant électrique, je ne sais pourquoi ; il faut nous servir des plaques de Burcq et, après quelques essais, des plaques de fer qui agissent très fortement. L'application de la plaque de fer fait trembler la main, cause des picotements pénibles, puis, quand les secousses et les picotements ont absolument disparu, rend le bras complètement sensible. La main touche alors les figures et me tend immédiatement la vraie qui a été reconnue. Ici encore disparition de la sensibilité, disparition du souvenir ; persistance ou retour de la sensibilité, persistance ou retour du souvenir. « L'activité sensorielle, pourrait-on dire avec Bastian, forme la base de la pensée ; quand on l'éteint, la pensée disparaît ou s'endort » [161].

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