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Variétés et complications de la mémoire alternante
Ces oublis et ces recours de la mémoire si frappants
dans le somnambulisme se présentent quelquefois avec un degré de complication
plus grand qu'il est très utile de connaître. Un même sujet
n'entre pas toujours dans le même état somnambulique ; il entre dans
des états variés qui sont bien tous analogues au sommeil hypnotique, mais qui
ne sont pas identiques entre eux. Il arrive alors que, suivant l'état où
il a été amené, il présente une mémoire différente, se souvient ou ne se
souvient pas de tel ou tel autre état où il a été précédemment. En un
mot, les perturbations que le somnambulisme ordinaire amène dans la
mémoire du sujet quand il est revenu à l'état de veille, un autre
somnambulisme pourra les produire également quand le sujet rentre dans le
premier état.
Voici une observation très curieuse publiée
d'abord dans la bibliothèque du magnétisme, puis étudiée de nouveau
dans le traité du somnambulisme de Bertrand [141]. Une jeune fille de treize ou quatorze ans tombait dans différents
états nerveux distincts de la veille, dans des crises nerveuses, du
somnambulisme naturel et du somnambulisme artificiel ou magnétique.
« Quoique la malade eût le libre exercice de son intelligence dans
tous ces différents états, elle ne se souvenait dans son état ordinaire de rien
de ce qu'elle avait fait ou dit dans chacun d'eux ; mais ce qui paraîtra
étonnant, c'est que, dans le somnambulisme magnétique dominant pour ainsi dire
sur toutes les espèces de vies dont elle jouissait, elle se souvenait de
tout ce qui était arrivé soit dans le somnambulisme, soit dans les crises
nerveuses, soit à l'état de veille. Dans le noctambulisme, elle perdait
le souvenir du sommeil magnétique et sa mémoire ne s'étendait que sur les deux
états inférieurs. Dans les crises nerveuses, elle avait de moins le souvenir du
noctambulisme ; enfin dans l'état de veille, comme au plus bas degré, elle
perdait le souvenir de tout ce qui s'était passé en elle dans les états
supérieurs. » Le docteur Herbert Mayo cite un cas de quintuple
mémoire : l'état normal du sujet était interrompu par quatre variétés
d'états morbides dont il ne conservait pas le souvenir au réveil, mais chacun
de ses états présentait une forme de mémoire qui lui était propre [142]. J'ai moi-même signalé, en mai 1887 [143], un phénomène de ce genre que j'observais pour la
première fois sur Lucie; après le somnambulisme ordinaire, elle
avait un second somnambulisme dans lequel elle présentait une mémoire
complète de tous ses états psychologiques, même de ses crises
d'hystérie. Au réveil de ce nouvel état, elle rentrait dans le premier
somnambulisme et ne gardait alors aucun souvenir de ce qui venait de se
passer : elle retrouvait au contraire le souvenir de ce second
somnambulisme lorsque je l'y ramenais. M. de Rochas [144], la même année, remarque le même fait sur son sujet
Benoist: « Si l'on continue cette application sur Benoist l'application de
l'aimant sur un sujet qui a déjà traversé un somnambulisme et qui est en
léthargie), on détermine un cinquième état qui ressemble à
l'état somnambulique en ce que le sujet reprend possession de ses facultés
intellectuelles ; sa mémoire et la plupart de ses sens sont même
hypéresthésiés, sauf la vue ; il perd au réveil le souvenir de ce qui
s'est passé dans cet état, mais il le retrouve lorsqu'on l'y ramène... » Enfin M.
Gurney [145], dans une étude très curieuse, montre que certains sujets
ont « des stades de mémoire distincts qu'ils traversent pendant leur
sommeil hypnotique. » Ces états demémoire sont un peu différents de ceux
que je viens de signaler ; chaque état de conscience ne conserve en effet
le souvenir que de lui-même. Voici comment l'auteur exprime ces
phénomènes délicats : « Après avoir amené un état
particulier de sommeil que nous appellerons l'état A, nous causons d'une chose
quelconque avec le sujet. Celui-ci est alors amené à un état plus
profond, l'état B, et si on veut continuer avec lui la conversation précédente,
il se trouve tout à fait incapable de s'en souvenir, et même de se
souvenir que quelque chose lui a été dit. On commence alors avec lui une
nouvelle question en le priant de se la rappeler, après quoi on le
ramène à l'état A. Il ne peut se rappeler ce que l'on vient de
lui dire dans l'état B, mais continue la conversation commencée dans le premier
état A, dans lequel il se retrouve. Mené de nouveau à l'état B, il se
rappelle de même ce qui lui a été dit dans cet état, mais a oublié ce qui
a été imprimé en lui dans l'état A. Éveillé, il ne se souvient de rien de ce
qui lui a été dit » [146]. L'auteur a constaté ainsi trois états de mémoire [147] pendant le sommeil hypnotique, ce qui faisait, pour ce sujet, en
tenant compte de la mémoire pendant l'état de veille, quatre formes de mémoire
différentes.
Reprenons nous-mêmes sur nos sujets l'étude si
curieuse de ces variations de la mémoire. Comme ces phénomènes sont
extrêmement complexes et très difficiles à décrire
clairement, nous demandons la permission d'user d'une notation conventionnelle.
Autrefois, nous avons désigné le sujet dans chacun de ces états par des prénoms
différents et nous avons dit : état de Léonie, état de Léontine, etc.,
pour les états successifs d'une même personne. On nous a fait remarquer
avec raison les confusions qui résultent d'un semblable procédé. A l'exemple de
M. Azam, nous dirons donc maintenant état 1, état 2, état 3 du même sujet
pour désigner les phases par lesquelles il passe, et pour désigner le sujet 4
ans ces états nous dirons, ainsi que M. Jules Janet l'a très bien
proposé, le prénom du sujet avec un numéro d'ordre correspondant à
l'état dans lequel il se trouve : ainsi, Lucie 1, c'est le sujet Lucie en
état de veille ; Lucie 2, c'est le même sujet dans le second état
qui est ici le somnambulisme ordinaire. La suite de notre travail fera voir de
plus en plus combien l'emploi de ces notations est justifié.
J'ai commencé par endormir simplement Lucie de la
manière ordinaire, et j'ai constaté, à propos de ce second état,
les phénomènes de mémoire propres à toutes les somnambules. Un
jour, à propos d'une suggestion que je voulais lui faire et qui ne
réussissait pas, j'ai essayé de la faire dormir davantage, espérant augmenter
ainsi le degré de suggestibilité du sujet. J'ai donc recommencé à faire
des passes sur Lucie 2, comme si elle n'était pas déjà en somnambulisme.
Les yeux qui étaient ouverts se fermèrent, le sujet se renversa et
sembla s'endormir de plus en plus. Il y eut d'abord une contracture générale
qui ne tarda pas à se dissiper, et les muscles restèrent flasques
comme dans la léthargie, mais sans aptitude aux contractures provoquées ;
aucun signe, aucune parole ne pouvait amener le plus léger mouvement. C'est
là cet état de syncope hypnotique que j'ai déjà signalé, je l'ai
revu souvent depuis et, chez certains sujets, il m'a paru former une transition
inévitable entre les divers états psychologiques. Après une demi-heure
de ce sommeil, le sujet se redressa de lui-même, et les veux d'abord
fermés, puis ouverts, sur ma demande, il se mit à parler spontanément.
Le personnage qui me parlait alors, Lucie 3 suivant notre convention,
présentait à tous les points de vue une foule de phénomènes
extrêmement curieux [148]. Je ne puis pour le moment en signaler qu'un seul, c'est l'état de
la mémoire. Lucie 3 se souvenait parfaitement de sa vie normale, elle se
souvenait également des somnambulismes provoqués précédemment et de tout ce
que Lucie 2 avait pu dire ; en outre, elle pouvait me ,raconter en détail
ses crises d'hystérie, ses terreurs devant des hommes qu'elle voyait cachés
dans les rideaux, ses somnambulismes naturels pendant lesquels elle avait été
se préparer à dîner ou faire son ménage, ses cauchemars, etc., toutes
choses dont ni Lucie 1, ni Lucie 2 n'avaient jamais présenté le moindre
souvenir. Il fut assez long et difficile de réveiller alors ce sujet : après
un passage de quelques minutes au travers de la syncope déjà décrite il
se retrouva en somnambulisme ordinaire, mais Lucie 2 ne put pas me dire alors
ce qui venait de se passer avec Lucie 3 ; elle prétendit avoir dormi sans
rien dire. Quand je ramenai plus tard et plus facilement le même état,
Lucie 3 retrouva immédiatement ces souvenirs en apparence disparus.
Cette observation si curieuse, que je croyais alors
plus inconnue qu'elle ne l'était réellement, m'inspira le désir de recommencer
la même expérience sur un autre sujet également très intéressant,
sur Léonie. Cette personne a un premier somnambulisme, état de Léonie 2,
très facile à produire ; attendons d'abord que cet état soit
bien complet et bien développé, ce qui n'a lieu qu'au bout de deux ou trois
heures. Essayons alors d'endormir Léonie 2 comme si elle était une personne
normale et employons pour cela les mêmes procédés auxquels elle est
habituée, attouchements du pouce, passes, etc. Léonie 2 peu à peu cesse
de parler, s'endort profondément et finit par tomber en léthargie. Continuons
les passes malgré la léthargie ; le sujet pousse un soupir et paraît se
réveiller ; mais ce réveil singulier est très lent. Les sens
semblent se réveiller l'un après l'autre: le sens musculaire d'abord,
car le sujet garde maintenant les membres dans la position où ils sont
mis, le tact ensuite quand un objet mis dans la main provoque un mouvement, la
vue enfin quand le sujet voit et imite les mouvements qui sont faits devant
lui. Ces phases cataleptiques déjà décrites dans le chapitre précédent
sont bien ici, comme nous l'avons vu, des formes de la conscience à
l'état naissant. En effet, si nous continuons les passes surtout sur la
tête pendant la catalepsie même, l'état du sujet se transforme et
la catalepsie se développe en un somnambulisme nouveau. Le sujet qui était
dressé pendant la catalepsie s'est peu à peu renversé, il a doucement
fermé les yeux et semble dormir profondément.
Ni la pression des tendons comme dans la léthargie, ni
la friction de la peau comme dans le somnambulisme ne provoquent de
contractures, les bras restent encore dans la position où je les mets si
j'insiste quelque peu. La figure est pâle, les yeux enfoncés et les
lèvres serrées avec une expression de sévérité et de tristesse qui ne lui
est pas habituelle. Cet état semble se rapprocher de la catalepsie dont il
n'est que le développement ; mais il y a une différence capitale, c'est
que le sujet peut maintenant comprendre la parole et répondre. Il parle, il est
vrai, d'une manière singulière, il commence par répéter mes
questions comme dans l'écholalie cataleptique, mais il répond ensuite.
« M'entendez-vous, lui dis-je. - M'en-ten-dez-vous, oui-Mon-sieur »,
répond-elle après un instant de silence. Cette parole n'existe pas
toujours, car il y a, dans ce second somnambulisme, comme dans le premier, des
alternatives de veille et de sommeil qui ne se distinguent d'ailleurs l'une de
l'autre que par la présence ou l'absence de la parole. Si on parvient à
maintenir ce même état pendant quelque temps, une heure par exemple, ce
qui est difficile, l'intelligence semble grandir, le sujet, que nous pouvons
appeler maintenant Léonie 3, répète moins les questions et y répond
davantage. Nous pouvons constater, comme pour Lucie 3, des faits psychologiques
intéressants sur lesquels nous reviendrons, mais il faut maintenant étudier
seulement l'état de la mémoire. lº Le sujet dans cet état se souvient de
tout ce qu'il a fait ou entendu dans les somnambulismes du même
genre ; 2º le sujet se souvient facilement de ce qui a été fait
pendant l'état de veille par Léonie 1 ; 3º enfin le sujet dans cet
état se souvient du somnambulisme ordinaire et des actions de Léonie 2. Je
croyais avoir amené pour la première fois cet état de Léonie 3, mais
elle me raconta qu'elle s'était autrefois fréquemment trouvée dans ce
même état quand elle avait été endormie par M. le Dr Alfred Perrier, qui
l'avait trouvé comme moi en essayant d'approfondir le sommeil de Léonie 2.
Cette résurrection d'un personnage somnambulique disparu pendant vingt ans
était fort curieuse et je lui ai naturellement conservé, quand je lui parle, le
nom de Léonore qui lui avait été donné par son premier maître. C'est pour
éviter les confusions que nous la désignerons ici sous le nom de Léonie 3.
Le caractère le plus important de ce nouveau
somnambulisme ne s'observe que lorsqu'il est terminé. En effet, on fait cesser
cet état de différentes manières : le sujet retombe en léthargie,
puis se réveille en somnambulisme ordinaire, état de Léonie 2. Celle-ci reprend
la conversation au point où elle a été interrompue avec elle dans le
même état et n'a jamais le moindre souvenir &de ce qui s'est passé
dans l'état de Léonie 3. Cette perte de souvenir n'est pas causée par la
léthargie intermédiaire, car Léonie 2 se souvient de toute sa vie à
elle, quoiqu'elle ait été coupée par de nombreuses léthargies. En un mot,
Léonie 2 ne se souvient pas plus de Léonie 3 que Léonie 1, tout éveillée, ne se
souvient du somnambulisme. Cet état de Léonie 3 est donc bien un nouveau
somnambulisme par rapport à l'état de Léonie 2, comme celui-ci en était
un par rapport à la veille.
La description de ces deux sujets serait suffisante
pour faire comprendre ce phénomène de mémoire et nous ne parlerions pas
de nos études sur un troisième sujet, Rose, si cette personne n'avait
présenté les mêmes phénomènes avec un degré de complication bien
plus grand, et si elle ne nous donnait l'occasion d'insister sur un point
important: l'analogie des phénomènes naturels de l'hystérie et des divers
états somnambuliques. Cette femme, lorsqu'on l'hypnotise, peut présenter quatre
formes de somnambulismes distinctes les unes des autres. La mémoire dans ces
différents états semble dépendre de conditions très complexes et varie
de l'un à l'autre ; les deux premiers états s'ignorent
réciproquement, quoiqu'ils aient tous deux le souvenir de la veille ; le
troisième et le quatrième se superposent comme les somnambulismes
successifs de Lucie et de Léonie, le dernier état présentant le souvenir de
tous les autres et de la vie tout entière. Mais, en dehors du
somnambulisme, la vie de cette personne présente un grand nombre d'accidents
hystériques très variés, des crises convulsives, des délires hystériques
qui se prolongent quelquefois pendant des journées entières et dont elle
ne garde aucun souvenir, en outre des amnésies, des oublis singuliers qui ont
déjà été souvent décrits. Il lui arrive d'oublier complètement,
sans que l'on sache pourquoi, des parties importantes de sa vie qui avaient
cependant paru normales. Ainsi, un jour, après une crise, elle perd la
mémoire des trois semaines qui ont précédé. Eh bien, le souvenir de l'un ou de
l'autre de ces états oubliés revient facilement, quand elle rentre dans
certaines périodes déterminées de son somnambulisme artificiel. Ainsi le souvenir
du délire hystérique est complet pendant le second somnambulisme ; mais
le souvenir des périodes de la vie atteintes par l'amnésie, n'est pas encore
revenu. Il n'est récupéré d'une manière complète que dans la
quatrième période, pendant laquelle la mémoire du sujet ne présente plus
aucune lacune particulière. Ce retour des souvenirs nous permet, je
crois, d'assimiler les états ainsi réunis par la mémoire: le deuxième
somnambulisme de Rose serait un état psychologique analogue à son délire
hystérique, et son quatrième somnambulisme serait un état analogue
à ces périodes de la vie qui sont subitement oubliées. C'est là
une hypothèse qui ne s'appuie, jusqu'à présent, que sur un
caractère, celui de la mémoire, et que nos études vont justifier de plus
en plus.
La description de ces mémoires alternantes,
quoiqu'elle soit faite d'une façon superficielle sans entrer dans les détails,
peut paraître compliquée et obscure. Nous sommes convaincus cependant que la
psychologie doit quitter un peu les généralités abstraites et entrer dans ces
détails, si elle veut devenir un jour une science utile et pratique. C'est
grâce à la connaissance de ces divers états psychologiques des hystériques
que l'on peut guérir leurs paralysies et leurs contractures, et il faudra entrer
dans des études bien plus ardues, si on cherche un jour le véritable traitement
moral de la folie qui est bien plus compliquée que l'hystérie. Mais, dans cet
essai, il nous a suffi de montrer que l'oubli au réveil et la mémoire
alternante n'appartiennent pas simplement au somnambulisme ordinaire, mais
qu'ils se retrouvent avec beaucoup de variations dans beaucoup d'états et
permettent de constater bien des variétés de somnambulisme.
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