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Caractères essentiels du somnambulisme : L'oubli au réveil et la mémoire alternante
Les phénomènes de la mémoire sont
peut-être les plus importants de notre organisation psychologique, et
leurs plus légères modifications ont sur toute notre vie un
retentissement considérable. Or, dans toute la pathologie mentale, il n'y a pas
de modification de la mémoire plus complexe et en même temps plus régulière
que celle de la mémoire du somnambule. On constate en effet
régulièrement dans la pensée des individus qui, pour une raison ou pour
une autre, ont eu des périodes de somnambulisme, trois caractères ou
trois lois de la mémoire qui leur sont particuliers : 1º oubli
complet pendant l'état de veille normale de tout ce qui s'est passé pendant le
somnambulisme; 2ºsouvenir complet pendant un somnambulisme nouveau de tout
ce qui s'est passé pendant les somnambulismes précédents ; 3 ºsouvenir
complet pendant le somnambulisme de tout ce qui s'est passé pendant la veille.
La troisième loi présente peut-être plus d'exceptions et
d'irrégularités que les deux autres, aussi dans cette étude, qui a surtout pour
but de donner une idée générale du somnambulisme, insisterons-nous un peu moins
sur elle. Mais les deux premières, malgré la diversité que présentent
toujours des phénomènes aussi complexes, sont si générales et si
importantes qu'elles peuvent être considérées comme le signe
caractéristique de l'état somnambulique.
Le phénomène de l'oubli, au réveil, de tout ce
qui s'est passé pendant le somnambulisme est si curieux et si frappant qu'il a
été constaté dès les premières études de ce genre.
« Lorsqu'il rentre dans l'état naturel, dit Deleuze [119], il perd le souvenir de toutes les sensations, de toutes les idées
qu'il a eues dans l'état de somnambulisme; tellement que ces deux états
semblent aussi étrangers l'un à l'autre que si le somnambule et l'homme
éveillé étaient deux êtres différents... Ce caractère seul est constant
et distingue essentiellement le somnambulisme. » « L'oubli de tout
ce qui s'est passé pendant le sommeil magnétique, écrit aussi Baragnon [120], est un effet invariable sans lequel il n'y a point de
sommeil. » Braid caractérise aussi le somnambulisme par l'oubli au réveil
et l'appelle un dédoublement de la conscience. Il est inutile de multiplier ces
citations que l'on pourrait emprunter à tous les écrivains aussi bien
anciens que récents. Il vaut mieux donner quelques exemples pour faire comprendre
l'importance du phénomène. Je vais un jour endormir Léonie vers deux
heures de l'après-midi, je la tenais déjà en somnambulisme depuis
quelque temps, quand je reçois une lettre de M. le Dr Gibert qui, ne pouvant
venir me rejoindre, me demande de lui amener Léonie. Au lieu de réveiller la
somnambule, je lui montre cette lettre et lui propose de venir avec moi comme
elle était. « Je le veux bien, répond-elle, mais il faut d'abord
m'habiller, vous ne voulez pas que je sorte comme cela. » Elle monte et
s'habille; puis je l'emmène en voiture, ce qui la met au comble de la
joie comme un enfant. Elle resta en somnambulisme, pendant toute la soirée, fut
très vive et très gaie, se prêta à diverses
expériences que nous voulions faire et dans les intervalles raconta une foule
de choses. Ce n'est que vers minuit que je la ramène chez elle, et
là, à la même place où je l'avais endormie à
deux heures, je la réveille complètement. Après cette séance
agitée, la voici au réveil calme, tranquille, convaincue qu'elle n'a pas bougé
de la journée et qu'elle vient à peine de s'endormir. Mais, elle reste
stupéfaite en voyant qu'elle a changé de costume, et je suis obligé de la
rendormir et lui faire diverses suggestions pour l'empêcher de se
préoccuper de cette singularité. Autre exemple: Pendant un somnambulisme, Lucie
s'avise de se fâcher contre moi, je ne sais plus pourquoi. Croyant à une
de ces bouderies passagères qui lui sont habituelles, nous ne la
surveillons pas assez et elle en profite pour se sauver au travers des rues en plein
somnambulisme. Il fallut la rejoindre, et la forcer à rentrer, ce qui ne
fut pas facile. Comme la scène se prolongeait, je trouvai plus simple de
la réveiller. Immédiatement, comme par enchantement, la voici douce et aimable
sans le moindre reste de mauvaise humeur et sans songer à reprocher
rien à personne. Chez elle, l'oubli est si complet qu'elle ne se
souvient même pas, de même que Léonie, d'avoir dormi quelque
temps. Si elle est endormie au milieu d'un acte ou d'une conversation, elle
continue presque toujours au réveil son action ou ses paroles comme s'il n'y
avait rien eu d'anormal : le somnambulisme, quelle qu'ait été sa durée,
semble n'avoir pas existé et les deux moments de la veille paraissent se
rejoindre. Rose est restée quatre jours et demi en somnambulisme (nous voulions
essayer de guérir ainsi une paralysie des jambes qui avait résisté à
tous les autres procédés et nous avons d'ailleurs parfaitement réussi) ;
mais, pendant ces quatre jours, elle parle à plusieurs personnes et
reçoit même des visites. Au réveil elle a tout oublié, se trompe sur le
jour de la semaine et croit être quatre jours en arrière. Il en
est ainsi pour toutes les somnambules que j'ai pu voir, que leur état anormal
soit court ou prolongé, que les événements soient insignifiants ou graves,
l'oubli est toujours complet et absolu, c'est une page entièrement
effacée dans leur vie.
Le second phénomène, c'est-à-dire le
retour de la mémoire dans un nouveau somnambulisme, est aussi facile à
constater. Léonie rendormie, le lendemain de la journée que j'ai racontée,
retrouva tout d'un coup l'excitation qu'elle avait eue la veille: « Vous
ne vouliez pas me laisser rentrer à pied, me dit-elle de suite, vous
avez vu comme je marche bien et j'étais à peine fatiguée. » Lucie,
quand je la rendors aussi le lendemain, recommence immédiatement la
scène que le réveil avait interrompue. Cette fois, je réussis à
la calmer et à obtenir heureusement une réconciliation. Une autre
somnambule, N., que j'ai endormi deux fois, à un an d'intervalle,
retrouva dans le second somnambulisme le souvenir minutieux de tout ce qu'elle
avait fait dans le premier et me rappela des détails que j'avais moi-même
complètement oubliés. Tous ceux qui ont endormi plusieurs fois la
même personne ont remarqué ce phénomène aussi banal que singulier.
Le second état possède d'ordinaire en plus le
souvenir complet des actes et des idées de la veille normale : le sujet,
pendant le somnambulisme, peut raconter ce qu'il a fait ou senti pendant la
journée et connaît encore les mêmes personnes. Une seule fois j'ai
assisté à un somnambulisme de Rose, différant accidentellement des
autres, pendant lequel elle ne me reconnaissait plus et paraissait avoir oublié
la plupart des événements arrivés depuis son séjour à l'hôpital. Mais ce
cas est très rare et je ne l'ai point vu se reproduire. Il faudra
cependant en tenir compte si on essaye d'expliquer ces modifications de la
mémoire.
Considérer cet état de la mémoire comme le
caractère essentiel du somnambulisme, n'est-ce pas se fier à un
signe facilement simulable et difficile à bien constater. Nous
répondrons d'abord que jusqu'à présent on n'en possède pas de
meilleur, ensuite que ce critérium est plus sûr qu'on ne le suppose.
Contrairement à l'opinion générale, je considère les phénomènes
psychologiques comme bien plus difficiles à simuler que les
phénomènes physiques, et je crois qu'il serait plus aisé de jouer
même une crise d'épilepsie que de feindre la folie pendant plusieurs
jours devant un aliéniste. Pour le sujet qui nous occupe, il suffit d'un petit
nombre de renseignements et d'un peu d'habitude pour simuler une
contracture ; il faudrait beaucoup d'intelligence, d'attention et de
mémoire pour ne jamais confondre les souvenirs acquis pendant le somnambulisme
et les souvenirs acquis pendant la veille et n'être jamais pris en
défaut. On peut faire une critique plus grave à la façon de poser les
questions pour vérifier l'état de la mémoire. Il est en effet quelquefois
dangereux d'interroger directement le sujet. La question même peut, par
une sorte de suggestion, réveiller un souvenir qui resterait sans elle ignoré.
Je ne crois pas, en général, ce danger très grand, car les suggestions
relatives à la mémoire sont rarement aussi faciles, et on ne réveille
pas les souvenirs d'un sujet en lui demandant ce qu'il a dit ou fait pendant
qu'il dormait. Cependant le danger existe et M. Gurney [121], qui l'a souvent signalé, indique aussi un assez bon moyen pour le
conjurer: il faut vérifier leurs souvenirs par leur conversation même,
sans avoir l'air de les interroger directement. « Posez-leur une question
en apparence indifférente à laquelle ils répondront d'une manière
particulière s'ils ont certains souvenirs et d'une autre s'ils ne savent
de quoi il s'agit. » Ce procédé est excellent et plus facile en pratique
qu'il ne parait être. Mais il faut pour cela, comme je l'ai dit,
connaître très bien le caractère et toute la vie du sujet et se
résigner à passer un très long temps avec lui. Les expériences
psychologiques demandent des précautions particulières et ne peuvent pas
être faites rapidement. C'est par ce procédé que, au moins toutes les
fois que le doute était possible, nous avons vérifié avec soin l'état de la
mémoire chez les personnes dont nous parlerons ; mais nous n'indiquerons
pas ici, pour chacune, les expériences et les conversations qui nous ont servi
à faire ces vérifications : cela allongerait inutilement ce
travail.
Ces disparitions et ces retours de la mémoire existent
dans d'autres états que dans le somnambulisme artificiel. On les trouve d'abord
et tout aussi nets dans le somnambulisme naturel. Un jeune homme, cité par
Georget [122], passait subitement après un cri initial dans un état
nouveau où il avait un autre caractère qu'à l'état normal,
tout en conservant ses facultés. « Il revenait à lui, si on le
serrait à bras le corps, étonné, il avait tout oublié ; il
retrouvait tout dans l'accès suivant et néanmoins il se croyait dans son
état habituel, en sorte que c'était comme deux existences différentes. »
« J'ai traité, raconte Erasme Darwin [123], une demoiselle jeune et très spirituelle affectée d'une
rêverie qui revenait d'un jour à l'autre et durait presque toute
la journée ; comme elle conservait pendant ses accès des idées de
la même espèce que celles qu'elle avait eues le jour précédent et
qu'elle ne se rappelait plus l'instant suivant quand il y avait absence
d'accès, ses parents s'imaginaient qu'elle avait deux âmes. » J'ai
cité ces deux observations parce qu'elles sont moins connues ; mais il est
facile d'en recueillir une quantité d'autres. On connaît la malade du Dr Mesnet
qui, une nuit, met tranquillement des sous à infuser dans un verre
d'eau et écrit qu'elle veut mourir. Elle enferme sa préparation dans une
armoire dont elle cache la clef et se réveille. La nuit suivante,
l'accès reprend et la voici qui retrouve la clef et court à
l'armoire chercher son verre [124]. On connaît aussi le rêveur de Despine qui, toutes les nuits,
se vole à lui-même des pièces d'or et va toujours les
cacher au même endroit [125]. Quant aux études du Dr Azam [126] sur Félida et sur Albert X... ; quant à la description
de la somnambule de Dufay [127], elles sont aujourd'hui tout à fait classiques.
Le même fait se constate facilement pendant le
délire qui suit la crise d'épilepsie [128] et surtout la crise d'hystérie. Rose avait la mauvaise habitude
d'injurier régulièrement une servante de l'hôpital à la fin de
ses crises. Elle ne s'en souvenait plus après son réveil, et ne pouvait
y croire quand on le lui disait. Cependant, à la crise suivante, elle
reprenait ses injures au même point et Insistait en criant :
« J'ai eu bien raison de dire ceci et cela, c'était bien vrai », et
elle répétait tous les détails du délire précédent.
Certains auteurs ont montré que la mémoire a un
caractère analogue pendant les rêves les plus ordinaires, ce qui
justifierait ce mot de Dupotet [129] : « Il n'y a pas de sommeil sans somnambulisme. » On
trouverait dans le travail de M. Myers [130] de bons exemples, trop longs pour être rapportés ici,
où un songe est évidemment le souvenir d'un autre songe oublié pendant
la veine. Ce qui me paraît plus curieux à rappeler et plus utile pour
éclaircir ces problèmes de la mémoire, c'est que l'on a constaté des
faits analogues pendant l'ivresse de l'opium [131] et l'ivresse de l'alcool. Les faits sont surtout nets quand il
s'agit de l'alcool ; chacun sait qu'un homme ivre oublie au réveil ce
qu'il a fait pendant l'ivresse. J'ai eu quelquefois l'occasion de faire une
petite expérience bien simple: on propose à un individu... trop gai...
un bon moyen de prouver qu'il est resté dans son état normal, on lui indique un
chiffre et on le prie d'en garder le souvenir pour le répéter le lendemain. En
général, si l'ivresse était sérieuse, il serait absolument incapable le
lendemain, malgré ses efforts, de retrouver le chiffre qu'on lui a dit. Mais je
n'ai pas vérifié le retour de la mémoire dans une ivresse consécutive. Voici
une observation des plus nettes à ce sujet. Un nègre
complètement ivre dérobe des instruments de chirurgie au Dr Keulemans [132]. Le lendemain, il soutient qu'il ne les a pas touchés et les
cherche en vain sans pouvoir les retrouver ; deux jours après, on
le rencontre ivre de nouveau et on lui parle encore de la perte des instruments. Il réfléchit cette
fois, part de suite et malgré l'obscurité va tout droit les trouver dans une
boîte où il les avait cachés pendant sa première ivresse. Ces
faits relatifs à l'ivresse, tout intéressants qu'ils soient, ne
diminuent pas la valeur du signe que nous avons choisi pour caractériser le somnambulisme.
Ils nous montrent seulement que certains troubles de l'esprit doivent lui
être comparés, et nous ne tarderons pas à voir qu'il y a en effet
d'autres traits encore qui rapprochent
l'ivresse du somnambulisme.
Ne rencontrons-nous pas une difficulté plus grave dans
l'existence de ce fait souvent constaté que quelques somnambules conservent,
après leur sommeil, une certaine quantité de souvenirs ? Le fait
est incontestable, il s'agit de voir dans quelles circonstances il se produit
et comment on peut l'interpréter. Commençons par mettre à part tous les
faits de souvenir qui sont relatifs à la suggestion: il est bien clair
que si je commande à une somnambule de faire telle action à son
réveil, elle ne peut exécuter mon commandement que si elle en conserve de
quelque manière le souvenir. Cette mémoire nécessaire à
l'exécution de la suggestion se présente sous les formes les plus variées,
tantôt complètement consciente, tantôt ignorée par le sujet, tantôt elle
envahit l'esprit subitement comme une impulsion dont il ignore l'origine,
tantôt elle se développe lentement. Nous aurons à étudier plus tard ces
façons différentes d'exécuter une suggestion : il suffit de remarquer
maintenant que c'est là une mémoire tout à fait superficielle et
momentanée. D'abord cette mémoire n'embrasse que les commandements qui doivent
être exécutés à ce moment. Si nous étudions G..., sur laquelle ce
souvenir est très net, nous lui faisons pendant le sommeil deux commandements :
lº faire le tour de la chambre à son réveil ; 2º venir
demain à 4 heures dans une salle désignée, et en outre nous la faisons
causer de diverses autres choses. Au réveil, elle ne souvient pas du tout ide
la conversation qu'elle a eue avec nous, elle ne se souvient pas davantage du
deuxième commandement qu'elle doit exécuter demain; mais elle se
rappelle que je lui ai dit de faire le tour de la chambre, ce qu'elle fait
maintenant. Le souvenir du deuxième commandement réapparaît le lendemain
à quatre heures, et, quant au souvenir de la conversation, il ne réapparaîtra
que dans le prochain somnambulisme. En second lieu, cette mémoire est
momentanée ; M. Beaunis [133] a complètement démontré ce fait que j'ai toujours observé.
Si un sujet exécute une suggestion avec conscience et mémoire au moment
où il l'exécute, il ne tarde pas, quelques instants après,
à perdre complètement le souvenir non seulement du commandement,
mais même de son exécution. N.... à qui j'ai commandé d'aller
cueillir des fleurs après son réveil, exécute mon commandement. Je
m'approche d'elle et lui demande ce qu'elle fait, elle me répond qu'elle
cueille des fleurs et qu'il n'y a rien de mal à cela, etc. L'instant
suivant, elle soutient ne s'être pas levée de sa chaise et ne savoir
d'où viennent ces fleurs. Nous retrouverons ces mêmes caractères
si, au lieu de suggérer un acte, nous suggérons la mémoire de certaines paroles
prononcées en somnambulisme [134]. Léonie endormie voulait conserver le souvenir de quelques
renseignements qu'elle m'avait demandés. Je lui commandai de se les bien
rappeler. En effet, au réveil, il fut facile de constater qu'elle se souvenait
assez bien de mes paroles ; mais le lendemain elle me redemanda
elle-même, éveillée, ces mêmes renseignements : le souvenir
n'avait donc pas duré. Peut-être serait-il possible de faire à ce
propos des suggestions plus durables, mais on modifierait alors les
phénomènes naturels et l'on créerait un état tout à fait
artificiel.
Il y a cependant naturellement une certaine mémoire
persistante après les sommeils hypnotiques très légers, qui
d'ailleurs se rapprochent beaucoup de la veille. « Un sujet hypnotisé pour
la première fois, dit Gurney [135], se souvenait de tout, non seulement des actions qu'il avait
faites, mais encore des sentiments de surprise qu'il avait eus en les faisant.
Il semblait qu'il y eût deux moi, l'un regardant les actions
involontaires de l'autre sans penser qu'il fût utile de les faire
cesser. » Ch. Richet [136] cite même un individu qui, non seulement se souvenait de ses
actions suggérées pendant le somnambulisme, mais encore se figurait toujours
les avoir faites librement. J'ai moi-même constaté cette persistance du
souvenir chez un jeune homme que j'avais hypnotisé plusieurs fois, mais
très légèrement. Ses paupières étaient restées fermées
malgré lui et ses bras ne pouvaient, malgré ses efforts, quitter les positions
où je les mettais. Réveillé, il put se souvenir facilement de tout. Il
est facile de remarquer que, dans ces cas, le seul critérium de l'état
somnambulique a été le phénomène de la suggestion. Or, on sait que ce
phénomène existe parfaitement à l'état de veille. Pourquoi ne pas
dire qu'il y a eu chez ces personnes des phénomènes suggestifs à
l'état de veille, qu'ils n'ont point changé d'état pour avoir leurs bras ou
leurs paupières paralysées, qu'ils ont simplement présenté quelques
phénomènes inconscients et que le souvenir des autres s'est conservé
tout naturellement ?
Une remarque plus intéressante sur la mémoire des
somnambules a été faite par M. Delbœuf. Ayant remarqué que, dans certaines
circonstances, le souvenir des rêves suggérés pendant le somnambulisme
persistait après le réveil, il a été amené à conclure que
« le rêve hypnotique est de même nature que le rêve
ordinaire et soumis aux mêmes lois, et que les rêves hypnotiques se
prêtent au rappel dans les mêmes conditions que les rêves
ordinaires [137] ». Que, dans bien des cas, surtout lorsqu'il s'agit d'un
somnambulisme peu profond, il y ait lieu de rapprocher à bien des points
de vue le sommeil hypnotique du sommeil normal, cela est tout à fait
incontestable, mais que l'identité soit absolue et que les modifications de la
mémoire ne, soient pas bien plus considérables dans le cas du sommeil
hypnotique, c'est ce que les faits ne permettent pas d'admettre [138]. Nous retrouvons encore ici ces différences de degrés si
importantes en psychologie. Quand on réveille le sujet brusquement au milieu de
l'accomplissement d'un acte suggéré, il en garde le souvenir comme d'un
rêve. Pendant le somnambulisme, je fais croire à Lucie que sa
robe brûle et elle presse l'étoffe pour arrêter la flamme. Réveillée
brusquement à ce moment, elle murmure : « Tiens, j'étais assez
bête pour croire que ma robe brûlait. » Ce souvenir persiste
de même, comme je l'ai fait remarquer ailleurs [139], lorsqu'il s'agit, non pas d'un acte, d'un mouvement, mais d'une
simple hallucination. Je dis à Lucie qu'il y a dans la chambre un feu de
Bengale vert et elle l'admire, puis, choisissant un moment où elle est
tout à fait immobile dans sa contemplation, je la réveille brusquement.
Il me suffisait pour cela de frapper dans mes mains, c'était un signal convenu,
et, à son réveil, elle cherche partout avec étonnement :
« Pourquoi avez-vous éteint le feu de Bengale vert... ah ! c'était un
rêve. » Les mêmes expériences réussissent à peu
près de la même manière avec Marie qui, lorsqu'elle est
réveillée brusquement, conserve non seulement le souvenir mais même
l'hallucination faible et persistante des rêves somnambuliques.
« Tiens, dit-elle alors, vous avez donc allumé un feu de Bengale...
seulement c'est dommage, il s'éteint peu à peu. » Il semble donc
que, dans cette expérience, le réveil n'a pas aboli le souvenir du
somnambulisme et qu'il n'y a pas eu de scission dans la vie psychologique.
Remarquons d'abord que cette expérience ne peut
être répétée que sur les sujets dont le réveil peut être brusque et
rapide ; or, il est facile de remarquer que ces sujets-là sont ceux
qui sont le moins endormis ou dont le somnambulisme est le moins profond. Deux
choses nous le prouvent : lº Lorsqu'un sujet est endormi pour la
première fois, il a d'ordinaire un sommeil léger et il peut être
réveillé brusquement ; lorsqu'il est endormi souvent, il prend un sommeil
profond dont il ne peut plus être tiré facilement. Tout au début de mes
études sur Lucie, je pouvais facilement répéter l'expérience précédente , au
bout de quelque temps, je ne pus y parvenir; car il fallait au moins une minute
pour la réveiller, ce qui interrompait complètement l'acte somnambulique
et ne laissait pas persister le souvenir. 2ºJ'ai été amené, à tort
ou à raison (on en verra les preuves plus tard), à considérer un
somnambulisme comme profond lorsque l'état psychologique du sujet, les
sensibilités diverses, le caractère, l'intelligence devenaient
très différents de ce qu'ils étaient pendant la veille. Eh bien, les
sujets qui ont une modification de ce genre ne peuvent pas être réveillés
facilement. Le réveil difficile accompagne toujours le somnambulisme profond.
Rose et Léonie qui présentent tous les phénomènes de la catalepsie,
toutes les modifications des sens, etc., ont besoin de plusieurs minutes pour
être réveillées complètement et n'ont jamais pu retrouver le
moindre souvenir au réveil. Cette persistance de la mémoire n'accompagnerait
donc que des somnambulismes légers.
Même pour ceux-ci, il faut faire une remarque
importante: le souvenir ainsi obtenu par le réveil brusque n'est pas de longue
durée : il existe au moment même du réveil et on peut le saisir si
on interroge le sujet à ce moment ; mais il disparaît peu à
peu et ne laisse bientôt plus aucune trace dans la conscience. Marie, qui me
félicite, au réveil, du feu de Bengale que j'ai allumé, constate d'abord avec
regret que la lumière s'efface, puis elle n'en conserve plus que le
souvenir et dit : « Le feu de Bengale était joli tout à
l'heure, mais il est parti bien trop vite. » Enfin cinq minutes
après elle soutient n'avoir rien vu et ne sait ce que je veux dire quand
je parle de feu de Bengale. Il est vrai que si je la rendors, le souvenir va
revenir complet ; mais si je la laisse éveillée, l'oubli est maintenant
définitif. Pour m'expliquer cela, je ne puis faire qu'une supposition, c'est
qu'elle a été d'abord mal réveillée, et qu'ensuite elle s'est réveillée peu
à peu. D'ailleurs, pour que l'expérience réussisse bien, il faut que
l'acte commencé en somnambulisme continue un peu après le moment du
réveil, et pour que l'acte continue ainsi, il est nécessaire que le
somnambulisme ne disparaisse pas subitement. En réalité, les états
psychologiques sont continus et le sujet ne saute pas de l'un à l'autre.
il y a une période posthypnotique qui se prolonge quelquefois assez longtemps
après le réveil, et il est tout naturel que le souvenir du somnambulisme
persiste quelque temps pendant cette période [140].
Si mon explication ne s'applique pas à tous les
cas, c'est que la complexité des phénomènes psychologiques est
extrême et qu'il peut sans cesse se rencontrer des circonstances
anormales qui modifient la loi générale. Au moyen âge, paraît-il, on
considérait l'oubli après le somnambulisme comme un signe de sorcellerie:
les malheureuses somnambules, par peur du bûcher, dit Bertrand, se
suggéraient à elles-mêmes la conservation du souvenir et y
réussissaient quelquefois. Aujourd'hui, on fait des expériences devant un
public amené spécialement pour constater le souvenir au réveil, on laisse les
sujets se voir les uns les autres pendant le somnambulisme, on les dresse
à considérer une expérience comme amusante quand ils en conservent le
souvenir et comme ennuyeuse dans le cas contraire, enfin on ravive quelquefois
les souvenirs, en leur faisant raconter souvent leurs rêves et on crée
une mémoire artificielle. Il n'est pas étonnant que l'on rencontre ainsi assez
souvent cette mémoire posthypnotique. Si l'on change ces conditions
défectueuses, ce phénomène du souvenir au réveil sera totalement
absent, croyons-nous, après les somnambulismes profonds, rare et de peu
de durée après les autres. Aussi conservons-nous le caractère de
l'oubli au réveil comme le signe le plus important de l'état somnambulique et
persistons-nous à croire que, s'il fait complètement défaut, il y
a eu suggestibilité à l'état de veille et non point somnambulisme.
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