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Les différents caractères qui ont été proposés pour reconnaître le somnambulisme
Cet état est en apparence fort connu ; tantôt,
comme on sait, il survient spontanément au milieu du sommeil, tantôt il forme
une partie importante d'une crise nerveuse, tantôt il est artificiellement
provoqué par des procédés qui ont été trop souvent décrits pour que j'y
insiste. Cependant il est fort difficile de trouver un signe qui le caractérise
d'une manière générale, et la plupart des caractères qui ont été
ainsi désignés nous semblent insuffisants; en les passant en revue, nous
verrons quelques caractères accessoires de cet état, mais il nous
restera à en chercher le signe distinctif.
Quelques-uns de ces caractères ont été appelés
physiques, non pas qu'ils fussent de véritables modifications visibles, mais
parce qu'on les constatait au moyen de diverses expériences faites sur le corps
du sujet.
La plupart des anciens magnétiseurs considéraient
l'insensibilité absolue de la peau comme étant la règle constante et le
signe indubitable du somnambulisme. « Pour qu'il y ait somnambulisme,
disait de Lausanne [110], il faut que les sens extérieurs n'occasionnent aucune distraction
et ne sentent rien. » « Il n'y a pas de sommeil magnétique, écrit
Baragnon [111], sans insensibilité complète du corps et des sens, de telle
sorte que nous nous aiderons, pour la constatation du sommeil, de tout ce qui
peut nous convaincre de cette insensibilité. » Aussi les magnétiseurs ne
manquent-ils pas d'essayer sur leur sujet des brûlures et des
piqûres d'épingles dès qu'il commence à dormir [112]. Dans le célèbre rapport présenté à l'Académie de
médecine en 1837, M. Dubois (d'Amiens) se plaint qu'on ne lui ait laissé faire
pour vérifier le somnambulisme « qu'un simple tatouage à coups
d'épingle sur la figure et sur les mains ». Il aurait voulu faire mieux.
Eh bien, le procédé de M. Dubois n'aurait pas grand résultat si on l'appliquait
aux somnambules que j'ai étudiées. La plupart de ces personnes, presque toutes,
étaient déjà anesthésiques sur une partie plus ou moins considérable du
corps, avant tout sommeil hypnotique, dans leur état le plus normal. En outre,
elles étaient loin d'être régulièrement anesthésiques en
somnambulisme ; au contraire, j'ai été amené, pour certaines d'entre elles
et dans certains cas, à considérer le retour de la sensibilité comme une
preuve du somnambulisme le plus profond.
Un autre caractère curieux est signalé par les
mêmes auteurs, quoique plus rarement : c'est l'absence
complète de déglutition pendant certains états somnambuliques [113]. Ce détail m'a frappé, car, chez une personne, chez Léonie, il est
absolument constant. Elle n'a aucune déglutition pendant le somnambulisme et
jamais je ne suis arrivé à lui faire avaler une goutte d'eau. Dans un
article paru récemment, M. Dufay signale le même fait chez une de ses
somnambules [114]. Mais le phénomène, loin d'être caractéristique, est
assez rare ; la plupart des somnambules mangent et boivent sans aucune
gêne dans leur sommeil. Lucie en somnambulisme naturel descendait se
faire cuire une côtelette et la mangeait très bien. Rose n'était jamais
aussi heureuse que lorsqu'elle déjeunait en somnambulisme. Il y a même
des hystériques dysphagiques à l'état de veille, qui mangent assez
facilement quand elles dorment, et c'est un détail qu'il est quelquefois utile
de connaître.
Mon frère a réussi à alimenter une femme
hystérique qui, à cause de vomissements incoercibles, était près
de mourir de faim.
Un des auteurs modernes qui ont le mieux connu les
somnambules, M. Despine, croit trouver dans leur attitude extérieure un bon
caractère distinctif. La croyance populaire se représente, en général,
les somnambules comme des personnes qui parlent en ayant les yeux fermés. Cette
croyance résulte probablement de cette idée, en réalité assez fausse, que le
somnambulisme est un sommeil: on répète aux somnambules qu'elles
dorment, d'où elles concluent qu'elles doivent avoir les yeux fermés.
Mais si on laisse les somnambules agir à leur guise, beaucoup, comme
Lucie, ont presque constamment les yeux ouverts. C'est alors que M. Despine
prétend que leur regard a toujours un caractère tout particulier et
distinctif. « Les yeux, dit-il, sont grandement ouverts... ; les
pupilles largement dilatées restent immobiles à l'action de la
lumière : la conjonctive insensible ne sent pas le besoin
d'être lubréfiée par les larmes, aussi le clignotement des
paupières est supprimé ou fort rare [115]. » L'auteur est si convaincu de l'importance de ce
caractère qu'il prétend « par l'inspection des yeux découvrir les
fraudes tentées par une fausse somnambule ». Il faut avouer que je
n'aurais pas une pareille hardiesse ni une pareille conviction.
Sans doute, ce regard existe quelquefois, et M.
Despine indique très bien dans quelle circonstance, « lorsque la
rétine est paralysée » ; alors, en effet, « ce regard
amaurotique a assez de ressemblance avec celui de l'individu qui est assez
myope pour ne pouvoir distinguer aucun des objets environnants ». Ainsi,
pendant la catalepsie, quand on n'excite pas le sens visuel, l'œil prend
ce caractère. Si on ouvre de force les yeux d'une hystérique au début du
somnambulisme, à un moment où, d'ordinaire (car il peut y avoir
des exceptions) elle ne voit pas clair, ses yeux auront l'aspect amaurotique.
Mais, est-il donc admis qu'une somnambule ait toujours la rétine paralysée et
soit toujours aveugle ? D'après une opinion assez ancienne, que
Maine de Biran lui-même a soutenue, le somnambule se conduirait toujours
d'après ses rêves, d'après des hallucinations qui lui
représentent les objets tels qu'il les connaît et non d'après de
véritables sensations visuelles. Cette opinion me paraît complètement
inexacte. Si on laisse le somnambulisme se développer suffisamment, il y a des
sujets qui ouvrent les yeux d'eux-mêmes, ou bien on peut les leur faire
ouvrir, en vérifiant le moment où ils voient clair. On reconnaît
évidemment qu'une somnambule se dirige alors d'après la vue des objets
réels, comme on peut facilement le vérifier en la menant dans un endroit
qu'elle ne connaît pas. Les yeux n'ont plus alors cet aspect bizarre, ils sont
tout à fait normaux et, même pendant la catalepsie, si l'on fait
fixer un objet, dans les actes par imitation, par exemple, on voit les yeux
remuer et prendre une apparence normale. Pour ce qui est de cette attitude des
somnambules, j'ai fait plusieurs fois une expérience que je crois décisive.
J'ai envoyé plusieurs fois Lucie, en plein somnambulisme, parler à des
personnes étrangères qui n'étaient pas prévenues et elle a toujours été
prise pour une personne normale. Marie peut être laissée en somnambulisme
dans une salle d'hôpital, sans que les autres malades soupçonnent son état.
Sans doute, il y a, pour moi qui les connais bien, quelques traits caractéristiques
et je n'aurais pas toujours besoin d'interroger leur sensibilité ou leur
mémoire pour savoir dans quel état elles se trouvent : Marie est plus pâle
en somnambulisme qu'à l'état de veille; Lucie, qui a plusieurs tics au
visage quand elle est éveillée, a une figure calme et régulière dans le
second état. Mais ce sont des signes individuels et de minime importance qui ne
permettent pas de fonder une distinction scientifique.
Enfin pour terminer cette énumération des signes
physiques qui ont été proposés, M. Charcot, puis MM. Paul Richer, Binet, Féré,
etc., ont vu chez les hystériques mises en somnambulisme une contracture
particulière qui se produisait dans les muscles à la suite d'une
friction superficielle ou même d'une simple insufflation sur la peau.
Puisque, dans ce travail, je me tiens surtout au récit de ce que j'ai pu voir,
je dois dire que j'ai cherché ce caractère sur une douzaine de personnes
mises en somnambulisme et toutes hystériques, et que je ne l'ai constaté que
sur deux sujets. D'autre part, une hystérique, Rose, qui ne présente jamais ce
caractère en somnambulisme, le présente quelquefois à l'état de
veille. C'est assez pour que, au moins pour ma part, je ne considère pas
ce fait comme caractéristique.
En réalité, j'en suis maintenant convaincu, il n'y a
pas de signe physique qui permette de reconnaître si une femme est en
somnambulisme ou si elle n'y est pas, et c'est avancer beaucoup que de
prétendre reconnaître cet état, au premier coup d'œil. M. Despine
soutenait que la psychologie n'a pas à s'occuper du somnambulisme [116] et que la physiologie seule peut l'expliquer. Eh bien, loin de
pouvoir l'expliquer, la physiologie ne peut même pas le reconnaître.
Beaucoup d'auteurs, comme Bertrand, Braid et plus récemment Gurney, Bernheim,
ont eu le grand mérite de reconnaître que le somnambulisme est un
phénomène psychologique et qu'il ne peut être constaté que par des
caractères uniquement psychiques. Cependant tous les phénomènes
mentaux qui ont été allégués n'ont pas une égale importance.
Le Dr Carpenter parle de l'état de distraction du
sujet hypnotisé. Il compare son état à la rêverie d'un
poète devant un beau paysage ou à la distraction d'un savant
absorbé par la recherche d'un problème [117]. Cela est vague et inexact. Il y a des somnambules fort peu
distraits et qui étudient un problème avec la plus grande attention.
D'ailleurs Stanley-Hall a pu dire au contraire que l'hypnose est une crampe de
l'attention sur un objet. Gurney, qui cite cet auteur, remarque, avec
justesse, que l'hypnotisé peut avoir une série de crampes de l'attention sur
différents objets sans se réveiller en passant de l'un à l'autre.
J'ajouterai que les somnambules ne sont pas toujours attentifs, pas plus
qu'ils ne sont toujours distraits. Léonie, quand on exige d'elle de l'attention
pour des expériences délicates, demande de temps en temps un peu de récréation
pour se reposer et pour s'amuser.
Bertrand, Braid et surtout Bernheim ont cherché dans
l'état de l'activité ou de la volonté la caractéristique du somnambulisme et
ont constaté que le somnambule n'a pas de volonté personnelle, de spontanéité
active et qu'il obéit à tous les ordres. Sans étudier en ce moment le
phénomène de la suggestion qui est bien l'un des plus importants de cet
état, je remarquerai seulement que rien n'est plus variable que l'état de la
volonté dans le somnambulisme aussi bien que dans la veille. Une des plus
curieuses études que j'aie pu faire, et sur laquelle je reviendrai longuement,
est celle d'une jeune fille de seize ans presque idiote et probablement
épileptique. Elle était, pendant la veille la plus normale et durant toute sa
vie, plus suggestible, plus hallucinable que la plus docile des somnambules.
D'ailleurs, M. Bernheim a parfaitement constaté les suggestions à l'état
de veille et a seulement admis que ce phénomène était plus accentué en
somnambulisme. Mais comment expliquer alors ces sujets qui, comme Rose, comme
Lucie et bien d'autres, deviennent de plus en plus indépendants à mesure
que le somnambulisme augmente de profondeur, et arrivent à un état
où leur volonté est parfaitement normale, plus spontanée et plus
indépendante qu'à l'état de veille [118]. En réalité, la volonté me paraît un phénomène secondaire
dépendant de plusieurs autres choses, et c'est dans les faits plus élémentaires
qu'il faut chercher les signes distinctifs du somnambulisme, c'est dans l'état
de la mémoire et de la sensation.
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