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Nature de la
conscience pendant des états
analogues à la catalepsie.
Nous n'avons étudié jusqu'à présent que des
phénomènes artificiellement obtenus, ou plutôt se produisant au milieu
d'états plus ou moins artificiels. Il est intéressant d'examiner au même
point de vue les phénomènes qui se présentent naturellement ; car
il ne faut pas oublier que tous ces faits ont leurs analogues dans un état
naturel quoique maladif, je veux dire dans les crises d'hystérie.
La grande crise nerveuse de Rose présente un
développement tout à fait identique à celui de son somnambulisme.
Après un malaise initial plus ou moins long, elle tombe brusquement
évanouie. Les muscles sont flasques, la figure pâle, aucun geste ni aucun
mouvement ne manifeste la conscience. Très souvent cette syncope
initiale, qui se prolonge assez longtemps chez elle, amène des troubles
respiratoires profonds et dangereux. La respiration tantôt est rapide et
haletante, tantôt s'arrête pendant une minute entière, les
lèvres bleuissent et laissent échapper un peu d'écume. Mais bientôt des
mouvements commencent. Ce sont d'abord de petites trémulations dans chaque
muscle, sans mouvements d'ensemble, puis des mouvements des membres, mais
complètement incoordonnés. Je passe rapidement sur les détails de ces
convulsions qui ont été trop bien décrits par des maîtres pour que je me permette
d'y insister. Je signale seulement les caractères qui me semblent
pouvoir éclairer mon sujet. Il me semble que les mouvements, d'abord tout
à fait isolés et incohérents, deviennent de plus en plus généraux et
systématiques. Par exemple, au début, les muscles du bras se contractent au
hasard, l'un s'opposant à l'autre, ce qui produit simplement une trémulation
du bras et des flexions variées des doigts. Maintenant les muscles s'accordent
assez bien pour que les deux bras fassent de grands mouvements et viennent
donner des coups de poing sur le même point de la poitrine. Or, je sais
qu'elle a à ce point, sous le sein gauche, une douleur continue
produite, je crois, par une contracture permanente et douloureuse des muscles
intercostaux ; je pense donc que ces mouvements des bras sont maintenant
coordonnés par cette sensation douloureuse. Mais, peu à peu,
après cette période de convulsions et de contractures et se mêlant
avec elle, car il n'y a pas de transition brusque, commencent de tout autres
mouvements. Elle s'asseoit sur son lit (elle ne se lève pas, car elle a
les deux jambes contracturées même pendant cette crise), s'incline, salue
avec ses mains, et fait des sourires à l'assistance. Elle a été
chanteuse dans un café concert et elle se croit probablement sur les planches,
car elle nous chante des petits airs fort drôles. Ou bien elle croit sans doute
écouter ses compagnes, car elle a la main près de sa bouche comme pour
demander le silence, paraît écouter avec ravissement et de temps en temps
applaudit la chanteuse. Lucie présente dans ses grandes crises une phase du
même genre beaucoup plus régulière encore. Après les
convulsions du début qui durent plus ou moins longtemps, la pauvre fille reste
dans la posture de la terreur, les yeux grands ouverts fixés sur les rideaux de
sa chambre. Pendant près d'une heure, elle ne change pas d'attitude et
fait simplement quelques mouvements de défense désespérée, ou pousse des cris
inarticulés.
Chez tous les deux, cette période est suivie par une
autre dans laquelle le développement de l'intelligence semble encore augmenté.
Elles n'obéissent plus à une idée fixe, elles se mettent à
bavarder de choses et d'autres. Lucie a même la singulière
habitude de descendre alors à la cuisine et de se faire un dîner
sommaire qu'elle mange de bon appétit, tandis qu'elle refuse de manger quand
elle est éveillée. Cette dernière période de la crise, que l'on a
appelée le délire hystérique, correspond tout à fait, comme nous le
verrons, au somnambulisme : elle ne nous intéresse donc pas maintenant.
Mais la période intermédiaire, celle qu'on désigne sous le nom de période des
attitudes passionnelles, se produit, elle aussi, entre un état de syncope
où la conscience semble être nulle et un autre état où la
conscience est presque complète ; elle semble donc produite par une
conscience encore rudimentaire et correspondre à l'état cataleptique.
D'ailleurs les symptômes sont les mêmes : immobilité ou continuation
indéfinie d'un même mouvement, expressions harmonieuses de tout le corps,
absence de parole comme moyen d'expression et répétition d'une même
phrase.
Enfin, ce qui me parait décisif, on peut assez
facilement passer d'un état à l'autre. Pendant que Lucie se trouve en
catalepsie artificielle, je mets ses mains dans la posture de la terreur ;
immédiatement elle reste les yeux fixés sur les rideaux et, si je ne me hâte
pas d'intervenir, le reste de la crise naturelle va se dérouler pendant plusieurs
heures. D'autre part, si je surprends Rose ou Lucie au milieu de leurs
attitudes passionnelles naturelles, il me suffit de faire quelques passes sur
les bras pour les mettre en catalepsie dite artificielle ; car maintenant
je puis soulever les membres, ils resteront dans la nouvelle position où
je les place. Cette transformation est complète chez Lucie qui ne tarde
pas à oublier ses terreurs et, peu à peu, entre dans son somnambulisme
provoqué ; elle n'est que partielle chez Rose, car il y a toujours une
partie de la personne qui continue la crise, tandis que l'autre m'obéit. Nous
reviendrons plus tard sur ces complications [83]. D'autres observations viennent confirmer celles-ci ; les
crises de catalepsie naturelle du Dr Saint-Bourdin se transforment très
souvent en un véritable somnambulisme comme des crises d'hystérie [84]. Paul Richer décrit les crises d'une hystérique dont on peut
déplacer les membres pendant les poses 'passionnelles et qui les garde comme on
les met [85]. Ces observations suffisent pour montrer l'analogie qui existe
entre ces divers états.
La grande différence qui semble exister entre les
états que nous comparons, c'est que, pendant la catalepsie artificielle,
l'origine des mouvements et des attitudes du sujet est toujours à
l'extérieur dans les modifications qu'on lui communique ; pendant la crise
d'hystérie, au contraire, l'origine des poses passionnelles semble être
interne dans les souvenirs du malade. Il ne faut pas s'exagérer cette
différence : d'abord les souvenirs internes du sujet jouent aussi un grand
rôle dans la catalepsie. Si je joins les mains de Léonie, je lui fais faire sa
communion, mais c'est grâce à des souvenirs personnels venant
d'elle-même et s'ajoutant à la sensation des mains jointes. Lucie,
qui n'est rien moins que religieuse, ne fait pas sa communion et même ne
s'agenouille pas quand on lui joint les mains. D'autre part, il ne me paraît
pas certain que les objets extérieurs ne jouent aucun rôle dans les poses de la
crise hystérique. J'ai lu quelque part, malheureusement je ne puis retrouver
dans quel ouvrage, la description d'une hystérique qui prenait dans sa crise
les postures des tableaux qui étaient dans sa chambre. Le fait ne m'étonnerait
pas. Lucie tourne toujours les yeux vers ses rideaux, et je me suis souvent
demandé si elle aurait la même crise dans une chambre sans rideaux. Marie
rêve d'incendie pendant sa crise, si elle survient pendant la nuit, et ne
songe pas à l'incendie si la crise survient pendant le jour. C'est
très probablement parce que la nuit elle voit une lampe allumée à
peu de distance de son lit. Mais, dira-t-on, il est très difficile de
transformer les poses d'une hystérique ; elle semble ne pas vous sentir et
ne pas vous voir. Nous avons vu d'abord qu'il y a des exceptions et que nous
pouvons changer les poses de quelques hystériques en crise. Ensuite cette
résistance s'explique justement par l'état de la conscience qui est si réduite,
si petite qu'elle se concentre sur une seule sensation et n'est plus capable
d'en sentir d'autre. C'est pourquoi il sera plus facile de se mettre en rapport
avec l'hystérique dans la dernière phase de sa crise [86] que pendant cette première période.
Le même fait se présente d'ailleurs dans la
catalepsie artificielle. Tout le monde peut facilement causer avec Léonie
lorsqu'elle est en somnambulisme, mais il n'y a que moi qui puisse modifier ces
attitudes cataleptiques. Les bras sont, quand je les touche, extrêmement
légers, mais ils sont raides et contracturés pour un autre. Nous ne pouvons
expliquer entièrement ici ce phénomène d'électivité qui est rare
pendant la catalepsie et-sur lequel il faudra revenir quand nous parlerons des
sensibilités systématisées [87] ; mais il faut le constater maintenant, car il nous montre
qu'un sujet, qui est pour son magnétiseur en état de catalepsie artificielle,
est pour un étranger comme une hystérique en crise. C'est probablement pour la
même raison que les cataleptiques naturelles présentent quelquefois une
si grande raideur dans les membres quand un étranger essaye de les déplacer.
Ces différences que nous avons montrées ne sont donc que des différences de
degré et laissent subsister la comparaison que nous avons faite.
Bien d'autres états pourraient être rapprochées
de la catalepsie, je ne fais que de les signaler. C'est d'abord le délire qui
se produit quelquefois à la suite d'une crise épileptique [88]. « On sait, dit M. Luys [89], qu'il existe un certain nombre d'épileptiques qui, dans chaque
période d'absence, répètent les mêmes actes et profèrent
les mêmes cris ou les mêmes paroles ... » Un épileptique,
à l'hôpital du Havre, avait une singulière habitude de ce genre :
il se mettait près d'une colonne et faisait le geste de sonner les
cloches à toute volée ; personne ne pouvait le déranger de cette
occupation, qu'il continuait sérieusement et en silence près d'une
demi-heure jusqu'au réveil complet. Cette idée de sonner les cloches était
probablement entrée en lui quand il vivait à la campagne et, dans cet
état épileptique où il se trouvait au réveil du coma épileptique, elle
se réveillait seule et régnait en souveraine. Bien des états décrits sous le
nom d'extase sont du même genre ; il suffit de voir Léonie immobile,
les mains jointes et les yeux levés au ciel pour comprendre ce que le moyen âge
appelait une extatique. Les sainte Thérèse, les sainte Hildegarde, les
Marie Chantal, les Catherine Emmerich et bien d'autres avaient tout simplement
des attaques de catalepsie, pendant lesquelles les idées religieuses dominantes
ou communiquées quelquefois au moment même de leur attaque donnaient
à tout le corps une attitude harmonieuse et expressive [90]. L'une prend la pose de l'Immaculée Conception [91] ; l'autre prend successivement toutes les attitudes
représentées dans un chemin de la croix. L'étude la plus curieuse à ce
point de vue est celle de Louise Lateau dont la description faite par le Dr
Lefèvre est résumée dans l'ouvrage du Dr Despine [92]. Subitement elle cesse de parler et ses yeux deviennent fixes et
immobiles, elle reste plusieurs heures immobiles dans l'attitude de la
contemplation la plus profonde. « Vers deux heures, l'extatique s'incline
un peu en avant, se soulève avec une certaine lenteur, et, comme par un
mouvement de projection, elle tombe la face contre terre. Dans cette position
elle est étendue sur le sol, couchée sur la poitrine, la tête reposant
sur le bras gauche ; les yeux sont alors fermés, la bouche est
entr'ouverte, les membres inférieurs sont étendus en ligne droite. A trois
heures, elle fait un mouvement brusque, les membres supérieurs s'étendent
transversalement en croix, les deux pieds se croisent, le dos du pied droit
reposant sur la plante du pied gauche. Elle reste dans cette situation jusque
vers cinq heures ... L'extase se termine par une scène effrayante :
les bras tombent le long du corps, la tête s'incline sur la poitrine, les
yeux se ferment. La face prend une pâleur de mort, elle se couvre d'une sueur
froide les mains sont glacées, le pouls est imperceptible, elle râle . Cet état
dure de dix à quinze minutes ; puis la vie se réveille, la chaleur
se ranime, le pouls se relève, les joues se colorent ; mais pendant
quelques minutes encore, c'est l'expression indéfinissable de l'extase. »
N'est-ce pas là une description très exacte d'une catalepsie qui
joue la scène de la mort du Christ, au lieu de jouer simplement, comme
Léonie, la scène de la communion ?
Ainsi, dans les extases naturelles, dans les crises
d'hystérie, comme dans la catalepsie artificielle, nous retrouvons le
même fait initial, un arrêt brusque et complet de la conscience qui
dure plus ou moins longtemps, qui peut « comme un éblouissement, n'avoir
qu'une durée insaisissable [93] », mais qui existe toujours. C'est au moment du réveil de la
conscience, quand ce réveil n'est pas trop rapide, que se placent les extases,
les poses passionnelles et la catalepsie. C'est la conscience naissante,
« les sensations stupides » dont parlait Herzen, qui donnent lieu aux
phénomènes que nous étudions.
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